LES DIVAGATIONS DE TATO

Souvenirs de Krzysztof Umiastowski,

 rédigés par sa fille  Krystyna

 

Volume I

         Seconde édition avril 2008

 

Meudon 2006.


 

 

LES DIVAGATIONS DE TATO

Souvenirs de Krzysztof Umiastowski,

 rédigés par sa fille  Krystyna

Volume I

 

 

 

 

Meudon 2006.


 

Table des matières

 

LES DIVAGATIONS DE TATO   i

LES DIVAGATIONS DE TATO   i

Table des matières  i

LES DIVAGATIONS DE TATO   1

Introduction  1

Wstęp do Dywagacji 3

Préface  5

PREMIERE PARTIE : LES ORIGINES FAMILIALES  7

1.    LA FAMILLE UMIASTOWSKI 7

Onufry Umiastowski 9

Les origines tatares  10

2. LA FAMILE DRYZYNSKI 11

3. LA FAMILLE KRUPSKI 12

Dworzecz  12

4. MES GRANDS-PARENTS MATERNELS  13

5. MES GRANDS-PARENTS PATERNELS  16

DEUXIEME PARTIE : MON ENFANCE  19

1. MA PETITE ENFANCE  19

2. LES ANNEES DE GUERRE  20

Juillet 1939  20

Août 1939  21

La guerre  22

Varsovie  23

Nieswiez  23

La frontière  24

Wilno  26

Pokrajczyzna  27

La vie dans les bois  30

Retour à la maison forestière  31

Retour à Pokrajczyzna  33

3. SOUVENIRS EN VRAC   38

L’hiver à Pokrajczyzna  38

L’été à Pokrajczyzna  41

La double vie de Wlodek  44

Souvenirs de ski 45

Le domaine  45

Activités clandestines  47

Les jouets  48

La résistance (partyzanci) 51

4. LES ANNEES  43/44  56

Histoire de Marceli Nowotko  57

Séjour à Suzany  60

Retour à Pokrajczyzna  64

Départ pour la Pologne  69

Arrivée à la gare de Varsovie  72

Départ pour Gdansk  72

Episode à la gare de Mogilno  73

Arrivée à la gare de marchandises de Gdansk  74

Epilog  76

Epilogue  79

WILNO par Nicole  83

ANNEXES  85

PERSONNAGES PITTORESQUES  85

Panna Chodkiewiczowna  85

Inzynier Rozwadowski 86

Pani Marciszewska  87

Widziun  88

Fisiel 88

Witek  88

Les partisans  89

Les cochers  90

La famille russe  91

La famille Burzdynski 92

Piet’ka  92

Danielowiczowie  93

Gawalkiewiczowie  94

Dictionnaire familial 96

Les frères et soeurs de Henryk Umiastowski. 99

Rodzeńtwo Henryka Umiastowskiego  100

 



 

 

LES DIVAGATIONS DE TATO

Souvenirs de Krzysztof Umiastowski, rédigés par sa fille, Krystyna Umiastowska-Saurel.

Introduction[1]

Pendant une période assez longue s’est cristallisé dans mon esprit le projet qui a finalement abouti à la rédaction de ces souvenirs.

Quatorze ans après avoir quitté la Pologne, nous avons passés les vacances de l’été en Pologne. Mes enfants ont rencontré, pour la première fois, plusieurs générations de la famille, au total plus de trente personnes.

Assimiler en un mois toutes les relations familiales a été pour eux assez difficile (voire impossible). Toutes les questions, au sujet de la famille, qui m’ont été posées m’ont amené à rédiger une généalogie, en  commençant par mes grands parents (Umiastowski et Dryzynski). Cette généalogie a entraîné d’autres questions : qui est né où ?  Pourquoi il a quitté son lieu d’origine ? etc. En plus les mêmes questions ont été posées par différentes personnes.

A la suite de ça, a commencé à germer dans mon esprit l’idée d’enregistrer toutes ces réponses. Je dis bien « enregistrer » et non écrire, parce que  je souffre de « stylo phobie » (piorowstret en polonais), hérité des mes ancêtres Umiastowski. Laquelle , même si elle n’est pas transmise génétiquement, elle est impossible à maîtriser.

Après diverses réflexions et tentatives, sur l’initiative de Krystyna, la procédure suivante fut établie : j’ai raconté mes souvenirs et Krystyna prenait des notes. Elle inscrivait ces notes et ce qu’elle a retenu sur son ordinateur. Ce texte était  envoyé par Internet à mon ordinateur ; moi je faisais les corrections et modifications et renvoyais la copie à Krystyna.

Le texte, écrit  par Krystyna, a bien respecté mes paroles, mais en Elle a aussi pris l’initiative d’insérer dans mon récit des informations supplémentaires sur l’histoire de la Pologne. Elles concernent les faits qui pour moi étaient évidents, mais étaient nécessaires pour les autres lecteurs. Ca a été une très bonne idée.

Cette collaboration a duré plusieurs années[2]. Finalement la première partie volume de souvenirs (j’espère que les autres suivront) a été terminée au cours de l’été de cette année. Il faut encore achever la mise en page.

Le texte n’est pas parfait, il peut contenir les erreurs et imprécisions. Ce n’est pas un traité d’histoire, mais les souvenirs d’un enfant, enregistrés soixante années plus tard. Dans la perspective du temps écoulé forcément ma perception des choses a pu être modifiée ; d’un autre côté certains faits m’ont tellement impressionné que  je suis sûr qu’ils sont rendus exactement.

 Le travail fourni par Krystyna est énorme, aussi bien en ce qui concerne l’écriture à proprement parler, comme aussi les encouragements qu’elle m’a donnés pour continuer la tâche. J’en lui en suis très reconnaissant, et je la remercie de tout  mon coeur.                             

  Tato

  Krzysztof Umiastowski

Meudon le 21 Octobre 2006.


 

 

Wstep do Dywagacji

Te wspomnienia są wynikiem długiego procesu, który rozwijał się przez kilka etapów. Żeby ustalić jakąś datę, zacznijmy od wakacji 1991 i 1992 roku spędzonych z całą rodziną w Polsce. Po 14-tu latach od wyjazdu z Krakowa do Francji, dzieci spotkały się z polską rodziną: wujkami, ciociami, daidkami, kuzynami itd.; w sumie ponad trzydzieści osób.

W czasie wakacji i po powrocie do Francji, dzieci zadawały mi pytania: kto jest kto ? kto z kim i jak spokrewniony?. Żeby zreasumować odpowiedzi na te pytania zrobiłem drzewo genealogiczne, zaczynając od moich dziadków ( Umiastowskich i Dryżyńskich). Fakt ten spowodował następne pytania: kto, gdzie i kiedy urodził się i mieszkał?. Dlaczgo Dryżyńscy stracili majątek ?; dlaczego Baba ( moja Mama) uczyła się w Nieświerzu a potem w Warszawie ?; czy bedąc urodzony w Wilnie jestem Polakiem czy Litwinem ? i wiele innych. Te same pytania zadawały mi różne osoby w różnym czasie.

Stąd zaczął kiełkować pomysł żeby odpowiedzi na te pytania zarejastrować, żebym nie musiał stale ich powtarzać, jak Pan Jowialski. Użyłem terminu „zarejestrować”, bo pisanie jest moja słabą stroną, cierpię jak prawie wszyscy Umiastowscy na „piórwstręt” [3].Na dodatek należało by to napisać po francusku, a to nie jest moją mocną stroną ( szczególnie ortografia, która jeżeli nie jest zakodowana genetyczniem jest nie możliwa do opanowania).

Po różnych perypetiach została ustalona, głównia z inicjatywy Krystyny, następująca procedura : ja opowiadałem po francusku, Krystyna notowała a następnie zapisywała na komputerze ręczne notatki i to co zapamiętała. Następnie przesyłała mi ten tekst przez Internet. Ja poprawiałem i ewentualnie modyfikowałem otrzymany teks i odsyłałem Krystynie.

W procesie zapisywania Krystyna dość wiernie trzymała się mojego tekstu, jednocześnie dodając trochę własnego odcienia stylistycznego. Równocześnie dodawała wyjaśnienia historyczne, które dla mnie były oczywiste, a ona uważała że dodatkowe informacje są potrzebne. Oba jej pomysły był bardzo dobre, co nadało pewien specyficzny charakter tym wspomnieniom.

Praca redakcyjna trwała wiele lat, z kilkoma dłuższymi przewami, spowodowanymi różnymi okolicznościami [4]. Ostatecznie pierwsza część (mam nadzieję że będą następne ) została zakończona latem tego roku. Pozostaje jeszcze nadanie ostatecznej formy graficznej.

Tekst ten zawira napewno błędy i nieścisłości ale w pewnym momencie należy przestać poprawiać i ulepszać. Z drugij strony nie jest to praca historycznaa ale zapis jak, po prawie 60 latach, przypominam sobie różne wydarzenia i odczucia. Napewno moje wspomniena w perspektywie czasu mogły ulec zmianie, jestem jednak pewien że wiele zdarzeń przedstawiłem w sposób bardzo bliski moim odczuciom w czasie gdy byłem dzieckiem.

Wkład Krystyny w tej pracy jest ogromny, zarówno z sęsie czysto technicznym jak też czasami w zmuszaniu mnie do wysiłku i kontynacji, za co jej bardzo serdecznie dziękuję.

 

                                                                                     Tato

                                                                         Krzysztof Umiastowski

Meudon 21 Pażdziernik 2006 r.


Préface

 

Tato m'a demandé d'écrire une préface. Il aurait été facile de reprendre la formule rituelle :

« Les événements racontés dans ce livre sont purement fictifs. Toute ressemblance des personnages avec des personnes existantes ou ayant existé ne pourrait être que fortuite. » Or, ce n'est absolument pas le cas, puisque Tato peut certifier qu'il a été témoin, ou qu'on lui a raconté de source sûre, tout ce qui est écrit ici. Je vais donc être obligée de me creuser la tête pour trouver autre chose.

 

Ce premier tome est le fruit d'une longue collaboration de huit années. Ni les occupations quotidiennes et professionnelles qui mangent tant de temps, ni la maladie, ni les brouilles passagères et les réconciliations, ni l'éloignement qui nous sépare de 1000 km depuis trois ans, n'ont pu mettre un terme à ce travail de longue haleine, qui continue aujourd'hui par l'écriture du second tome... que nous espérons pouvoir offrir à votre lecture avant huit ans !

 

Ma situation « d'écrivain » de ce que Tato me racontait, si elle m'a demandé beaucoup d'énergie, tant pour la rédaction et la mise en page, que les premières années pour motiver Tato à « se raconter » et l'encourager à continuer, a cependant été une situation privilégiée, car j'ai bien souvent senti ce que, même en lisant à travers les lignes, vous ne percevrez sans doute pas au cours de votre lecture. En effet, il m'est arrivé de surprendre l'émotion de Tato lorsqu'il racontait tel ou tel moment, où son amusement d'enfant (qu'il redevenait alors) contemplant d'un oeil critique le monde des adultes, ou encore sa colère devant l'attitude de ce qu'il se retenait d'appeler « ces sales Russes », ou encore « ces salauds d'Allemands » !

 

Il m'est arrivé de rester suspendue à ses lèvres pour connaître la suite, comme dans un bon feuilleton à suspens, notamment lors de la fuite dans la forêt lituanienne pendant la guerre. Il m'est arrivé aussi d'attendre que les mots viennent, afin d'avoir une idée à l'avance de ce que Tato voulait dire, pour bien pouvoir pour formuler la phrase, ce qui l’agaçait ; il me demandait alors, impatienté, pourquoi je ne notais pas. Je croyais revoir mes profs de fac !

 

Bref, le passé, peu à peu, se dévoilait, et j'avais l'impression d'être la première dépositaire - après Mama, bien sûr, je suppose - d'un précieux témoignage historique et familial d'une période peu connue des Français, et encore moins des Polonais, étant donné qu'ils ont appris l'histoire à la sauce communiste !

 

C'est donc un bel accomplissement de pouvoir vous offrir ce livre imprimé, relié, terminé.

 

Krystyna

 

N.B. Je précise que les références historiques en petits caractères ne sont pas le fruit de longues études de ma part, mais sont tirées de l'excellent livre de Jean Sikora, La Pologne de 960 à 1947, aux éditions Bellona.


 

                                                                                                           

                                                                                                           

PREMIERE PARTIE : LES ORIGINES FAMILIALES[5]

1.   LA FAMILLE UMIASTOWSKI

Mieszko 1er (960-992) fut un des fondateurs es­sentiels de la nation. Il conti­nua l’œuvre d'unification de ses prédécesseurs et renforça la puissance du pays. Sous son règne, la menace germanique pesait lourdement. Wichmann envahit la Pologne et remporta une victoire au cours de la­quelle périt le frère de Mieszko. Quelques années plus tard, à l'occasion d'une nouvelle in­cursion, le chef germain fut lui-même tué au cours de la batail­le qu'il perdit.

Otton Ier, à la tête du Saint Empire Romain Germanique, se considérait comme chef spi­rituel des peuples voisins paga­nisés. Son aspiration le pous­sait à soumettre les pays slaves en les forçant à se convertir. Ainsi légitimait-il ses incursions et attaques en terres slaves, poussé également par les évêques catholiques et les princes allemands.

Mieszko parvint cependant à déjouer ces desseins. Il évita les guerres reli­gieuses en se convertissant en 966. Il opéra dans ce but un mariage de raison d'État avec Dobrawa, princesse catholique, fille de Boleslas Ier, régnant sur le pays voisin tchèque. Cela lui permit de sceller, par la même occasion, des liens d'alliance en cas d'attaque. Cette conversion favorisa un rapprochement avec les pays européens occidentaux en matière de culture et de diplomatie. Les margraves saxons perdirent leur prétexte d'invasion. Mieszko fit massivement baptiser ses sujets, détruisit les symboles des dieux païens et les lieux de culte. Le premier épiscopat et la première cathédrale virent le jour à Poznan.

Le pays tira un profit substantiel de sa conversion. L'appui de l'église catholique permit un développement de l'instruction, grâce à la construction d'écoles tenues par le clergé.

Malgré sa christianisation, la Pologne subit une nouvelle attaque de la part du margrave Hodo. Les Polonais le vainquirent à Cedyn.

Mieszko fortifia la Pologne de façon durable. Nous savons de nos jours, qu'il possédait une armée puissante pour l'époque. Il ne put néanmoins empêcher la perte, à l'Est, des territoires frontaliers nommés Grody Czerwienskie, conquis par le voisin russe Wlodzi­mierz de Kiew.

Boleslas 1er le Vaillant (992-1025), ou Boleslaw Chrobry,  hérita de son père d'une Pologne aux assises affermies. Son souci fut d'accroître encore son territoire, de renforcer la puissance du pays et de l'enrichir. C'est lui qui organisa la noblesse (szlachta) chargée de fournir les guerriers. L'obligation militaire fut liée à la propriété terrienne. Le pays, possession de la lignée des Piast fut morcelé en clans, placés sous l'autorité et la responsabilité de seigneurs.

 

Vers 960, à l'époque de Mieszko Ier, la Pologne fut évangélisée par des missionnaires venus de Grèce, d’Allemagne, de France, et surtout de Rome. Plusieurs nobles italiens apportèrent ainsi leur blason. Il faut savoir qu'en Pologne, des familles de noms différents peuvent porter le même blason. Celui de notre famille est la troisième version, Roch III, de l’ancien blason italien Colonna, qui représentait une tour. Dans cette version, il ne reste que les trois marches menant à la tour.

A l’origine, l’on distinguait le noble, sans titre particulier, et le prince, titre d’origine tribale, désignant le chef d’une région géographique et le vassal d’un roi. A partir du XIVe siècle, le titre de comte fut introduit. Dans les régions sous influence allemande, apparut également celui de baron.

Les premières traces indubitables de l’existence de la famille Umiastowski remontent au XIIe siècle. Il existe deux ou trois branches. La première vit près de Varsovie. La nôtre est la seconde. Enfin, la troisième branche était celle du comte Umiastowski, mort sans enfants au début du XXe siècle. Cet homme, d’une grande richesse, aurait aimé adopter mon grand-père pour en faire son héritier. Celui-ci refusa. Il ne voulait pas renier ses propres parents, pas plus que jouir de ce qu’il n’avait pas obtenu par son mérite personnel. A la mort du comte, son épouse légua sa fortune à diverses œuvres. Elle créa notamment, à Rome, la fondation Umiastowski, qui existe toujours.

Onufry Umiastowski

Après la défaite de Napoléon Ier à Waterloo, les pays victorieux se réunissent au Congrès de Vienne, le 26 septembre 1815, prévoyant un nouvel ordre européen, proche de l'ancien régime, ainsi qu'un nouveau découpage territorial. La Pologne est ainsi démembrée : la Grande-Pologne (Wielkopolska) devient le Grand-Duché de Poznan, aux mains des Prussiens. Cracovie devient une République libre, sous le protectorat de l'Autriche, qui s'octroie également la région sud. Enfin, le grand-duché de Varsovie devient territoire russe. On l'appelle alors " la principauté du Congrès", ou  Kongresowka.

Malgré les promesses, la spécificité polonaise ne sera pas respectée dans la Principauté de Varsovie. Une insurrection contre les Russes éclate, le 29 novembre 1830, sur l'initiative d'aspirants de l'école militaire de Varsovie, dirigés par le colonel Piotr Wysocki. La population varsovienne se rallie aux insurgés. Les troupes russes du tsar Nicolas Ier sont repoussées.

Il s'ensuit une guerre de dix mois entre les Polonais et les Russes. Après une première victoire polonaise à Stoczek, en février 1831, une bataille sanglante a lieu près de Grochow. L'armée polonaise est obligée de replier vers Varsovie. L'armée russe assiège la ville, qui doit se rendre le 7 septembre 1831, après une résistance héroïque.

La répression est draconienne. Les insurgés sont exécutés, jetés en prison ou exilés en Sibérie et dans les steppes du Caucase, déchus de leur titre de noblesse et privés de leurs biens. "L'ordre règne à Varsovie", déclare le général russe Paskievitch : fermeture des universités de Varsovie et de Wilno, russification des administrations et des écoles. Beaucoup de fugitifs émigrent alors vers l'Europe de l'ouest, notamment vers la France : l'écrivain Mickiewicz, le pianiste Chopin, …

 

Lors de l'insurrection, notre ancêtre Onufry Umiastowski se trouvait dans la division commandée par Gielgud – dont le célèbre acteur anglais du même nom était descendant. Laissé pour mort sur le champ de bataille, en Prussie orientale, Onufry fut recueilli et soigné par des paysans de la région. Il se réfugia alors en Suisse.

Vers 1850, une amnistie permit la libération des insurgés, mais ni leurs biens, ni leurs titres ne leur furent restitués. Cependant, aux yeux des Polonais, toutes ces personnes déchues de leurs titres sont reconnues comme nobles, car le régime tsariste n’a jamais été considéré autrement que comme une puissance d’occupation.

Onufry revint alors en Pologne et s’installa à Wilno, d’où il était originaire. Il y ouvrit un magasin de fournitures pour cordonniers. Mon arrière-grand-père, Jan Umiastowski, était son fils.

Les origines tatares

Issus du peuple mongol, les Tatars étaient des nomades, logeant sous des tentes de feutre appelées yourtes, et vivant d'élevage. Les Mongols étaient partagés en de nombreuses tribus, dont les Tatars. Ils s'unirent, sous l'égide de Gengis Khan, ce qui aboutit à une puissance militaire considérable.

Leur armée était composée de cavaliers, montés sur de petits chevaux. Les guerriers franchissaient rapidement de grands espaces et jalonnaient leurs itinéraires de massacres, pillages, incendies et emmenaient avec eux, parfois, des prisonniers destinés à l'esclavage. Ils étaient vêtus de peaux, de fourrures, armés de lances, de sabres recourbés et d'arcs. Leur stratégie guerrière consistait souvent à lancer une attaque, à se disséminer en feignant de fuir, puis à revenir en force encercler l'ennemi.


Lorsque les Tatars envahirent l'Europe de l'Est, ce fut sous la conduite de Batu Khan, petit-fils de Gengis Khan. Ils bousculèrent les ducs et princes russes sans difficulté, détruisant leurs villes. Kiew ne fut pas épargnée. Les Russes durent se soumettre.

En Pologne, au printemps de 1241, les ducs et princes divisés ne purent rassembler suffisamment de forces pour faire front aux hordes. Les Tatars incendièrent Lublin et prirent Sandomierz. A la bataille de Chmielnik, au Nord-Est de Krakow, la chevalerie polonaise fut décimée. La ville fut prise et ravagée. (Les Cracoviens, en souvenir de cette défaite douloureuse de 1241, revivent chaque heure la tragédie qui a marqué la ville. La trompette retentit du haut de l'église Mariacki. Après quelques notes, le trompettiste s'interrompt brusquement, comme atteint par la flèche tatare tirée voici des siècles). Le prince Henri le Pieux de Silésie affronta les Tatars à Legnica. Il fut défait et périt au cours du combat. (Sa tête décapitée fut plantée sur une lance en guise de trophée). Cette bataille ne fut qu'une demi-victoire pour les Tatars qui subirent de grosses pertes. Ces derniers arrêtèrent là leur progression vers l'Ouest et s'en retournèrent vers l'Est en passant par la Hongrie, visée essentielle.

Au cours de la seconde moitié du XIIIe siècle, à plusieurs reprises, la Pologne dut subir leurs assauts, mais ces derniers n'eurent pas la gravité des premiers.

Notons qu'à cette période, la Pologne vécut dans un système anarchique. Les magnats de la grande noblesse étaient des maîtres puissants; la szlachta ou petite noblesse se distinguait par sa turbulence. Ce fut plutôt l'église qui maintint l'unité nationale.

 

L'empire tatar était immense, s'étendant pratiquement jusqu'à la partie orientale de l'actuelle Ukraine et jusqu'aux Indes. Il était divisé en différentes unités administratives regroupées sous la direction d'un prince, le Chan (prononcer /khan/ ). Ces principautés, ou chanat, devinrent de plus en plus indépendantes. L'une d'entre elles, établie en Crimée, était le siège du Chan.

L'Ukraine, qui faisait partie de l'Etat polonais, jouxtait les terres dominées par les Tatars. Il n'existait pas réellement de frontière, car l'insécurité en faisait en terrain très peu peuplé. Les Tatars faisaient de temps à autre alliance avec les Polonais contre les Turcs ou contre les Russes. Inversement, il leur arrivait de s'allier avec la Turquie ou la Russie contre les Polonais. En dehors de ces alliances, quelques groupes tatars entraient comme soldats au service du roi de Pologne, à la suite de quoi certains obtenaient le droit de s'établir dans le pays. Un certain nombre d'entre eux, en reconnaissance des services rendus, étaient anoblis. Parmi eux se trouvait la famille de mon arrière-grand-mère paternelle, Anna Olechnowiczna, épouse de Jan Umiastowski.

2. LA FAMILE DRYZYNSKI

Mon ancêtre Dryzynski, blason « Slepowron »,  vivait sur les territoires historiques du Grand-Duché de Lituanie, dans l'actuelle Biélorussie, au sud de Minsk. Il eut trois ou quatre fils, tous morts sans enfants, à l’exception de mon arrière-grand-père, officier dans l’armée russe.

Wlodzimierz Dryzynski, mon grand-père, que nous appelions Dziadunio, avait donc hérité de la propriété de son père et de ses oncles, à savoir une très grande richesse potentielle, mais presque à l’abandon. Ce domaine se nommait Dworzecz. En outre, il ne disposait guère d’argent liquide. Il mit donc le domaine en métayage pendant trois ou quatre ans. Les métayers, selon ce système, devaient lui payer une certaine somme chaque année, indépendamment de la récolte.

A la fin de cette période, il avait amassé suffisamment d’argent liquide pour pouvoir gérer lui-même sa propriété. Il s’installa alors sur place, mais dut reconstituer tout le cheptel. C'est ainsi qu'au cours de ses visites aux propriétaires voisins, afin de leur acheter des vaches, il fit la connaissance de la famille Krupski, et épousa ma grand-mère, Teresa Krupska, que nous appelions Babelka.

3. LA FAMILLE KRUPSKI

 

Au XVIIIe siècle, dans la Russie de Pierre Ier, les titres de noblesse devinrent très hiérarchisés, correspondant soit à une fonction occupée dans la bureaucratie d’Etat, soit à l’ancienneté de la noblesse et à la fortune. Seul un noble pouvait devenir officier. Cependant si, exceptionnellement, un simple soldat devenait officier, il était automatiquement anobli. Il existait deux niveaux de noblesse : les nobles à titre personnel, et les nobles à titre héréditaire. L’ironie veut que Lénine ait été noble, car son père, en tant que proviseur, avait été anobli à titre héréditaire.

Au XIXe siècle, selon le critère russe de l’ancienneté et de la fortune, mon ancêtre Krupski, blason « Korczak » aurait pu prétendre au titre de prince. Or, il refusa de le réclamer au Tsar, dont le pouvoir en Pologne était illégitime. De plus, il préférait rester « un vieux noble » plutôt que devenir un jeune prince fraîchement émoulu.

Dworzecz

La propriété des Dryzynski, Dworzecz, comportait une grande distillerie, dont les résidus procuraient une excellente nourriture pour le bétail. Cela permit de mettre en place un élevage de bœufs quasi industriel. S’ajoutait à cela un grand troupeau de vaches laitières, ainsi que des porcs, dont la viande était envoyée en Angleterre. Babelka était chargée de la laiterie, qui produisait du fromage et du beurre. Elle gérait également l’infirmerie, soignant les ouvriers de la propriété ainsi que les paysans des environs.

Un jour, un garçon de ferme se trouva aux prises avec un taureau récalcitrant. Il faut savoir que le point sensible du taureau se trouve entre ses deux naseaux. C’est pourquoi on lui place un anneau dans le mufle, relié par une chaîne à un poteau. Or, un beau jour, l'attache de l'un des taureaux se rompit. L'on partit promptement chercher Dziadunio, voyant le danger que courait le garçon de ferme. Il accourut aussitôt, sauta par-dessus la barrière de l’enclos, et saisit le taureau entre les naseaux, avec le pouce et l’index. Le temps que l’on aille chercher un anneau, il continua de serrer le plus fort qu’il pouvait. Cela dura si longtemps que, lorsqu’il retira ses doigts, il ne put séparer le pouce de l'index avant un bon moment !

Un autre jour, invité à un bal chez des propriétaires voisins, il trouva fort monotone d’entrer comme tout le monde. Aussi alla-t-il détacher un ours dans la cour ; il l’enfourcha, et pénétra dignement dans la salle de bal, sous les yeux ébahis de ces messieurs… et le regard admirateur de leurs épouses.

Mes grands-parents eurent quatre filles, dont Maria, ma mère, née en 1907, et surnommée Marychna. La propriété commençait à bien fonctionner, mais la Révolution russe est venue tout balayer. Les biens de ma famille sont restés en Russie après la première guerre mondiale, mes grands-parents ayant fui la persécution contre les aristocrates. Ils s’installèrent à Nieswiez, centre administratif de la fortune des Radziwil, très grande famille lituanienne qui avait eu, fut un temps, l'ambition de régner sur la Pologne, mais qui n'avait jamais été élue. Depuis la fin du XIVe siècle, la monarchie était en effet élective. Dziadunio était le gérant des propriétés agricoles du prince Radziwil.

4. MES GRANDS-PARENTS MATERNELS[6]

L'assassinat de l'archiduc héritier d'Autriche-Hongrie, Ferdinand, et de sa femme, le 28 juin 1914 à Sarajevo est le détonateur du premier conflit mondial. Les Polonais sont obligés de participer à la guerre dans les armées autrichienne, russe et allemande. Des légions polonaises, formées à Cracovie par le Général Pilsudski avec la bienveillance de l'Autriche-Hongrie, permirent également d'arrêter la poussée russe en Galicie occidentale. Les empereurs austro-hongrois et prussien demandent aux soldats de ces légions de prêter serment de fidélité. Les réticences et refus rencontrés aboutissent au démantèlement des légions et à l'arrestation de leur chef Pilsudski, emprisonné à Magdebourg.

En Russie, la première révolution éclate en mars 1917, renversant le tsar et débouche sur un gouvernement provisoire qui reconnaît le droit de la Pologne à l'indépendance. Une seconde révolution éclate en novembre 1917, fomentée par le parti bolchevique et par Lénine, instaurant le pouvoir prolétarien sur l'ensemble du pays.

 

Lorsqu'éclata la Révolution, la Russie était en guerre contre l'Allemagne et les troupes prussiennes avaient pénétré très profondément. Elles occupaient notamment toute les actuelles Lituanie et Biélorussie, jusqu'alors territoires polonais, et s'opposaient aux troupes russes.

Or, à l'époque, les Allemands n'étaient pas autant haïs par les Polonais que ne l'étaient les Russes. Ils se comportaient correctement, en ennemis courtois, ce qui ne fut pas le cas plus tard, au cours de la seconde guerre mondiale.

 

Un armistice est signé fin 1917 entre l'Allemagne et le gouvernement bolchevique en prise avec la guerre civile.

 

Mais les territoires dont je viens de parler étaient toujours occupés par les Allemands.

 

De septembre à novembre 1918, les pays belligérants déposent les armes. L'Allemagne est en train de s'effondrer.

La Pologne reprend la Galicie occidentale. Le 7 novembre, un gouvernement populaire polonais provisoire est instauré à Lublin, dirigé par Ignacy Daszynski. Libéré quelques jours plus tard, Josef Pilsudski devient le dirigeant de l'Etat revenu à l'existence officielle internationale.

Le 11 novembre, les membres de l'organisation militaire polonaise et la jeunesse désarment les Allemands, reconquérant ainsi l'indépendance.

 

L'Etat polonais commençait à s'organiser sur les territoires qui étaient polonais avant le partage (fin XVIIIe siècle). L'armée polonaise n'était pas encore constituée, et ce qui était en train de se mettre en place restait surtout cantonné à Varsovie. Sur les autres territoires, c'étaient les citoyens eux-mêmes qui organisaient les forces d'autodéfense, sous forme de milices, s'opposant entre autres à des bandes venues de Russie, où sévissait la famine, pour dévaster et piller.

A l'époque, mes grands-parents vivaient à Minsk. Dzadunio s'absentait souvent le soir pour aller « jouer aux cartes ». Souvent, il rentrait tôt le matin. Mais un matin, Babelka, partie tôt pour la messe, rencontra un groupe de gens armés montés sur des chevaux, passant dans la rue et commandés par… Dzadunio ! C'était donc cela, son jeu de cartes !

 

Le regroupement des trois anciennes parties et la constitution de l'armée sont alors les priorités. Les membres de l'organisation militaire dissoute, d'anciennes recrues des armées occupantes, des volontaires et des soldats se regroupent sous les ordres du général Josef  Haller.

Les alliés rétablissent l'indépendance de la Pologne au traité de Versailles, le 28 juin 1919. Mais seule la partie centrale de l'ancienne Pologne est acquise, avec les villes de Varsovie, Lublin, Cracovie  et la région de Wielkopolska (après le soulèvement de la fin de 1918). On compte six guerres d'indépendance : contre l'Ukraine en Galicie orientale, contre l'Allemagne en Silésie et Posnanie, contre la Tchécoslovaquie, contre la Lituanie et contre la Russie.

La première phase de la guerre pour les territoires polonais débute par la prise de Lwow aux Ukrainiens, en Galicie orientale, la marche sur Kiev, l'occupation de la Biélorussie et de la majeure partie de la Lituanie.

Préoccupée par la guerre civile et révolutionnaire, l'Armée rouge, commandée par Trotski, assure la domination bolchevique dès octobre 1919. Or, la résistance polonaise à la frontière n'est pas encore bien organisée, car la constitution de l'Etat de son armée est en cours. Le 28 mai 1920, en pleine guerre russo-polonaise, le gouvernement polonais demande l'aide des troupes françaises, qui lui est refusée.

Dès le mois de juin, la contre-attaque russe fait se replier les Polonais. Le 11 juillet 1920, les Anglais proposent à la Russie et à la Pologne une ligne de démarcation suivie, le 22 juillet, d'une demande d'armistice par le côté polonais.

L'Armée rouge parvient cependant aux portes de Varsovie et assiège la ville. Toukhatchewski, chef militaire russe, déclare : "La route de l'incendie mondial passe sur le cadavre de la Pologne." Les communistes envisagent en effet de propager la révolution prolétarienne en Allemagne, pays désorganisé et affaibli après la capitulation, et en France. Ils ont concentré des forces énormes dans ce but.

Tandis que l'Armée russe approchait, mes grands-parents chargèrent sur des voitures à cheval leurs affaires les plus importantes et se retirèrent vers l'Ouest avec leurs enfants. Pendant la progression communiste sur Varsovie, ils se rendirent à Grudziac, une ville située sur la Vistule, à peu près à mi-chemin entre Varsovie et Gdansk. Ils finirent par s'installer à Nieswiez.

 

Le maréchal Pilsudski, qui a organisé la défense de Varsovie et la contre-offensive, opère, entre le 14 et le 18 août, le "miracle de la Vistule", opéré au moment de la fête de l’Assomption de la Vierge. Il permet aux Polonais de reprendre tout le terrain concédé jusqu'à Wilno en Lituanie, que le général Zeligowski investit en octobre. La progression russe est stoppée net et l'Armée rouge est brisée et mise en déroute. Les soldats russes se retirent, abandonnant tout leur matériel.

En octobre 1920, un armistice est signé à Riga entre la Pologne et la Russie. Le traité de Riga du 18 mars 1921, consenti par Lénine, fixe les limites territoriales entre les Républiques Socialistes et la Pologne, au-delà de la ligne Curzon. Mais d'énormes territoires polonais de l'Est sont abandonnés à la Russie.

 

La nouvelle frontière passait à trente ou quarante kilomètres seulement de Dworzecz, qui se trouvait malheureusement du mauvais côté.  Depuis la frontière, on pouvait voir les dépendances de la propriété.

5. MES GRANDS-PARENTS PATERNELS[7]

Mon grand-père paternel, Henryk Umiastowski, était le directeur technique des chantiers navals de Nikolajew, sur la mer noire, non loin d'Odessa. C'était un très grand chantier qui produisait, entre autres choses, de grands bâtiments de guerre pour la flotte russe. Avant le début de la guerre, les relations étaient assez étroites entre la Russie et l'Allemagne. L'épouse de Tsar elle-même était allemande.

Une délégation du chantier naval, dont faisait partie mon grand-père, fut invitée en Allemagne pour visiter un autre chantier sur  lequel les Allemands fabriquaient des sous-marins. Le soir du banquet donné en l'honneur de la délégation, mon grand-père se trouva "souffrant". Il s'excusa de ne pouvoir se rendre à la réception. Or, peu après le début de la fête, il revêtit un vêtement d'ouvrier et quitta l'hôtel. Il ne rentra que tôt le matin. L'explication la plus vraisemblable reste la suivant : il se rendit au chantier afin de voir les détails des sous-marins allemands, ceux qui n'avaient pas été montrés lors de la visite officielle. En effet, à Nikolaiew, on construisait également des sous-marins, et les Allemands étaient très avancés dans ce domaine.

Nikolaiev[8] était un port situé à l’embouchure de la rivière Boh, qui se jette dans la mer Noire. Il offrait l’accès maritime le plus aisé à l’Europe du Sud. On y trouvait donc une communauté internationale assez importante. Mes grands-parents connaissaient ainsi beaucoup d’étrangers, résidents ou pas. Lorsque la Révolution éclata, un pouvoir bolchevique se constitua dans cette région. En ville, la surveillance était exercée par la CZEKA, abréviation russe signifiant «Commission extraordinaire ». Il s’agissait déjà de l’équivalent du KGB à venir. Dans chaque usine,  un commissaire politique veillait sur tout ce qui se passait.

Un jour, mon grand-père se trouvait dans le bureau du commissaire, qui s’était absenté, lorsque le téléphone sonna. Il décrocha et entendit une voix au bout du fil ordonnant :

-         Il faut arrêter M. Umiastowski immédiatement. 

-         Bien, camarade, ce sera fait, répondit mon grand-père.

Aussitôt, il quitta le bureau, rentra chez lui, revêtit un costume d’ouvrier, puis partit se cacher. Lorsque les représentants de la Czeka arrivèrent chez lui, ma grand-mère répondit qu’elle ne savait pas où il se trouvait. Elle fut arrêtée, et détenue trois jours durant, passés en interrogatoires. Elle traita ces hommes de haut, si bien qu’à sa libération, le commissaire qui avait procédé au questionnement lui dit, admiratif : « Vous, vous êtes une vraie dame ! »

Les Bolcheviques voulaient être reconnus par tous les gouvernements européens. Aussi essayaient-ils d’avoir de bonnes relations avec eux, notamment avec les Français de Nikolaiev et d’Odessa. Le trafic maritime entre la Russie et les autres pays européens suivait son cours.

Un jour, est entré dans le port un bateau français dont mon grand-père connaissait bien le capitaine. Il s’est débrouillé je ne sais comment pour être envoyé avec un groupe d’ouvriers travailler sur ce vaisseau. Une fois à bord, il a trouvé un moyen d’informer le capitaine de sa situation. Celui-ci informa alors le commissaire politique chargé de surveiller le groupe d’ouvriers qu’un dangereux bandit recherché par la police française pour crime commis en France s’y dissimulait, et que lui-même était chargé de le ramener au pays afin qu’il y soit jugé. Avec l’accord du commissaire, mon grand-père fut donc arrêté par le commandant du navire. Il put ainsi quitter la Russie et échapper à la Czeka. Il traversa la France et revint en Pologne.

Pendant ce temps, ma grand-mère était restée à Nikolaiev avec ses enfants. Or, pour des raisons de sécurité, ordre fut donné de faire évacuer la région à tous les étrangers. Mon aïeule embarqua sur un bateau français à Odessa, avec Hania et Andzej (mort torturé par la Gestapo pendant la guerre), tandis que mon père restait avec une famille amie de mes grands-parents et qui devait également être rapatriée en Pologne.

Lors de la traversée de la mer Noire, une violente tempête se leva. Le port le plus proche était situé dans l’estuaire du Danube, mais des mines en bloquaient l’accès. Le Capitaine jugea que le péril encouru en restant en pleine mer était supérieur au risque de faire sauter le bateau sur une mine. Il dirigea donc le navire vers le port, et parvint, par l’opération du Saint-Esprit, à passer sans dégât entre les mines. Il débarqua en Roumanie. Ma grand-mère rejoignit ensuite la Pologne, où tous se retrouvèrent.

Mon grand-père trouva du travail à Starachowice, petite ville au centre de la Pologne, dans une des régions où l’on commençait à construire plusieurs importantes usines d’armement éloignées de la frontière.

Plus tard, en 1948, lorsque nous sommes arrivés de Wilno à Sopot, ma mère retrouva sa sœur Ciocia Hania Zepecka, qui était restée durant la guerre dans la partie de la Pologne occupée par les Allemands. Wojek Kazik, son mari, travaillait comme directeur d’une scierie à Starahowice.  A Pâques 48, ma mère  s’y rendit, avec Jurek et moi,  afin de voir la famille. A la fin des vacances, elle rentra à Sopot tandis que je restai encore un mois auprès de mon cousin Andzej Zepcki avec lequel je m’entendais très bien, et que je n’avais pas vu de toute la guerre.

Avant la Révolution, mon grand-père gagnait beaucoup d’argent à Nikolaiev. Il avait pu ainsi acheter une propriété en Crimée estimée à quatre millions de roubles, soit environ quatre millions de dollars de l’époque. Il s’agissait donc d’une fortune énorme, qui est restée là-bas. Pokrajczyzna fut achetée plus tard, entre les deux guerres.


 

DEUXIEME PARTIE : MON ENFANCE

1. MA PETITE ENFANCE

Mes parents se sont connus à l'Ecole supérieure de Commerce de Varsovie, ville où naquit, en 1932,  mon frère Jerzy, surnommé Jurek. Deux ans plus tard, ma mère, enceinte de moi, passa la fin de sa grossesse chez une de ses sœurs, Janka Mikuc, à Wilno, ville polonaise à l'époque, actuellement capitale de la Lituanie et appelée Vilnius. Je naquis le 1er mai 1934. Mon père était resté à Varsovie.

Un ou deux mois plus tard, nous nous installâmes à Katowice. Mon père y travaillait, je crois, dans une aciérie. Un de mes premiers souvenirs remonte à Katowice. J’avais environ deux ans, et nous étions en plein déménagement pour Varsovie. Ma mère m’avait mis sur le pot. Je fis ce que j’avais à faire, puis j’appelai, afin que l’on vienne s’occuper de moi. Au bout d’un moment, comme personne ne venait, je vidai le contenu du récipient par la fenêtre. Malheureusement, ou heureusement, sans quoi il n’y aurait pas eu d’histoire à raconter, une dame passait dans la rue à ce moment précis, et reçut le tout sur son chapeau. Elle appela un agent de police qui ne put réprimer un grand éclat de rire en voyant le résultat, ce qui ne mit pas la dame de meilleure humeur ! Tout ce beau monde monta à l’appartement, et je ne sais pas comment ils s'arrangèrent avec mes parents, mais l’affaire fut réglée à l’amiable, et je fus acquitté de mon crime.

A part cela, mes souvenirs ressemblent plutôt à des photographies. A Varsovie, mon père avait loué une villa à Ulica Filtrowa. A l'étage, se trouvait la chambre de mes parents, dans laquelle nous n'avions pas le droit d'entrer. J'y ai pénétré, en tout et pour tout, deux ou trois fois seulement. Deux autres pièces s'y ajoutaient, reliées par une ouverture qui avait été condamnée par des plaques de stratifiés. Je revois très clairement mon père, dans la maison encore vide, arracher des clous à l'aide de tenailles, pour ôter ces plaques. L'une de ces pièces devint la chambre des enfants, et l'autre la salle de jeu.

Je revois également très bien l’appartement dans lequel nous nous installâmes ensuite, à Aleja Niepodleglosci. Il se trouvait dans la dernière maison de l'allée. L'on entrait par un hall immense, puis, par la gauche, on débouchait dans la cour, et l'on empruntait un escalier pour monter à l'appartement. Lorsque le concierge ne pouvait nous voir, nous faisions, mon frère et moi, du tricycle dans le jardin et dans le hall. Vers 12 ou 14 ans, je suis retourné voir cet immeuble, qui n'avait pas été détruit par la guerre. J'ai trouvé le hall minuscule, et ne suis pas parvenu à comprendre comment on pouvait y faire du vélo…

Jurek reçut une petite machine à vapeur, équipée d'une chaudière chauffée soit avec un petit réchaud à alcool, soit avec une bougie. Il y jouait souvent avec mon père, que ce jeu passionnait. Jurek, lui, n'y accordait que peu d'attention. Quant à moi, prodigieusement intéressé, j'étais seulement autorisé à regarder de loin.

Un jour, alors que j'étais seul dans notre chambre, je sortis la machine du placard mais, ne disposant pas de combustible, je ne parvins pas à la mettre en route. Cela ne m'empêcha pas de jouer avec. Or, j'eus la funeste idée de réaliser quelques petits arrangements avec de la pâte à modeler. Plus tard, lorsque mon père voulut sortir de nouveau la machine, il s'aperçut qu'elle ne tournait plus. Il augmenta alors le feu, afin de faire monter la pression dans la chaudière. Rien ne se produisit… jusqu'au moment où, d'un seul coup, la vapeur gicla, projetant sur le mur et le plafond une substance visqueuse. Je me fis oublier et feignis le plus grand étonnement devant ce phénomène inexplicable. Cependant, j'avais bien compris qu'il s'agissait de la pâte à modeler qui avait bouché la tuyauterie, puis fondu sous l'effet de la chaleur, et enfin giclé.

 

2. LES ANNEES DE GUERRE

 

 

Juillet 1939

Nous commençâmes nos vacances au bord de la mer Baltique. Le trajet se fit en bateau, au départ de Varsovie. Comme nous devions embarquer tard dans la soirée, mes parents voulurent nous distraire afin que nous ne nous endormîmes point. Mon père nous emmena donc en voiture dans la ville haute, sur un plateau, d'où l'on voyait la ville basse, de l'autre côté de la Vistule. C'était la première fois que je voyais une ville éclairée dans la nuit.

Nous descendîmes la Vistule jusqu'à Tczew. Nous nous tînmes sur le pont car le temps était splendide. A chaque arrêt du bateau, pour débarquer ou embarquer des passagers, le capitaine faisait hurler sa sirène en approchant de l'embarcadère, si bien que, chaque fois que j'apercevais de près ou de loin un embarcadère, je descendais en courant à la cabine et je cachais ma tête sous l'oreiller afin de ne pas entendre ce bruit insoutenable.

A Tczew, nous prîmes un autre bateau qui nous mena à Gdynia. Nous traversâmes quelques 50 km de Vistule avant de déboucher sur la mer. La houle donna le mal de mer à un grand nombre de passagers. Quant à moi, j'étais très fier en débarquant : je n'avais pas été victime de ce désagrément ; j'étais descendu dans la cabine et j'avais dormi jusqu'à Gdynia. Ce n'est que plus tard que j'appris que le sommeil peut être une forme de mal de mer.

De Gdynia, un taxi nous mena à Chlapowo, où nous devions passer le mois de juillet, Jurek, ma mère et moi. Une bonne partie de la route longeait la mer. C'était l'après-midi, et l'on ne voyait pas la ligne d'horizon, car une légère brume d’été la recouvrait, si bien que j'affirmai que les bateaux voguaient dans le ciel. L'on me trouva extrêmement romantique, sans savoir que j'étais convaincu de ce que je disais.

Août 1939

Les vacances se prolongèrent dans une pension de famille, à quelques kilomètres de Rybienko, non loin de la frontière entre la Pologne et la Prussie orientale.

Jurek dormait sur un lit de camp que l’on pouvait plier en accordéon. Malheureusement, chaque nuit, au moins une partie du lit se repliait sous lui. Je ne me souviens pas s’il fut remplacé par un autre, ou si on l’a calé avec des valises ou autres objets.

Jurek et moi eûmes vite fait de détecter la présence d'un fantôme dans une gouttière en zinc. En effet, lorsque nous touchions la gouttière, nous ressentions un vif picotement dans le doigt. En réalité, il s'agissait d'un effet de mini-électrochoc dû à la présence d'un câble électrique touchant la gouttière ou le toit. A la suite de cela, le courant, qui n'était mis en marche que le soir, fut entièrement coupé dans la maison.

La situation était déjà extrêmement tendue entre la Pologne et l'Allemagne nazie. Je l'ignorais. Je voyais simplement beaucoup d'avions en formation passer dans le ciel, allant du nord vers le sud, c'est-à-dire de la Prussie orientale vers la Pologne. Les grandes personnes, qui avaient l'habitude d'écouter la radio le soir, dès que l'électricité fonctionnait, furent ainsi privées de nouvelles pendant plusieurs jours, à cause d'un fantôme facétieux. Le courant fut rétabli au bout de trois jours. Les grandes personnes apprirent alors que nous étions en guerre.

Nous rentrâmes à Varsovie. Nous apprîmes plus tard que notre train avait été le dernier à partir. Les lignes avaient été bombardées et détruites par les Allemands. De plus, deux jours après notre départ, éclata sur ce qui avait été notre lieu de vacances l'une des plus grandes batailles de la guerre. Elle dura presque une semaine. Il ne resta qu'un immense champ de bataille.

Du trajet de Rybienko à Varsovie, je ne me souviens que du long couloir entièrement désert de la gare de Varsovie. Ensuite, je me revois à la maison. Ce soir-là, il arriva un événement exceptionnel dans notre existence : Jurek et moi dînâmes dans la cuisine pour la première fois de notre vie. Second fait marquant : j'engloutis une pleine assiette de semoule, moi qui, d'habitude, mangeais très peu, très lentement, et détestais la semoule.

La guerre[9]

Comptant sur le soutien de la France et de la Grande-Bretagne, la Pologne, la première, s'oppose très nettement aux Nazis. Or, le 23 août 1939, un pacte secret de non-agression entre Hitler et Staline est signé à Moscou par Ribbentrop et Molotov. Il prévoit, entre autres clauses, le partage territorial de la Pologne, afin de rayer le pays de la carte.

Le 1er septembre, au petit matin, sans déclaration de guerre, l'armée allemande attaque la Pologne à la fois par l'ouest, le nord et le sud. La résistance est acharnée - malgré l'infériorité de l'armée polonaise en nombre et en armement - notamment à Westerplatte, près de Gdansk, et en Silésie, à Kutno, à Kock, … Les avions allemands bombardent également les fugitifs sur les routes, fusillent des milliers de civils.

Varsovie

Un jour que Jurek et moi étions seuls dans l'appartement avec la cuisinière, un bombardement éclata. La servante s'enferma aussitôt avec nous dans le cabinet. Nous restâmes ainsi, coincés les uns contre les autres, jusqu'à ce que l'alarme soit terminée. Je restai perplexe : étions-nous vraiment à l'abri dans le cabinet ? Si une bombe tombait sur l'immeuble, éviterait-elle spécialement ce réduit ? Je suppose que la réponse était non !

Il y avait pourtant une cave. Elle contenait, entre autres trésors, des bouteilles de "vieille vodka" (wodka starka), que mon père gardait pour les ouvrir lors de nos mariages respectifs. Elles y sont restées lorsque nous sommes partis, et ni mon frère ni moi n'en avons profité lors de nos noces.

Nieswiez

Lorsque la capitale fut directement menacée par les troupes allemandes qui approchaient, nous nous rendîmes en voiture à Nieswiez, où habitaient trois sœurs de Babelka. N'étant pas mariées, elles vivaient ensemble. L'une d'elles était médecin. Elle avait fait ses études en Suisse car, à la fin du 19e siècle et au début du 20e, c'était le seul pays d'Europe où les femmes étaient admises à la Faculté de médecine.

Sur le chemin, nous tombâmes en panne d'essence. Mon père trouva de l'alcool dans un village, et le versa dans le réservoir de l'automobile, ce qui nous permit de rouler encore un peu. Nous croisâmes alors une colonne d'énormes camions arrêtés au bord de la route. Ils venaient d'une usine de la banlieue de Varsovie, qui était évacuée vers l'Est. Ils nous firent le plein d'essence et nous donnèrent encore un bidon. Mon père leur demanda si cela ne leur ferait pas défaut pour arriver à destination. Ils répondirent que cela ne changerait probablement rien, car ils seraient certainement détruits par l'aviation allemande. Peu de temps après, nous vîmes passer des avions dans le ciel, puis nous aperçûmes d'énormes colonnes de fumée.

Nous dormîmes chez des paysans, dans la paille de leur grange, à même le sol, car le foin venait d’être coupé et il eût été dangereux de s’y coucher et d’inhaler les gaz dégagés par sa fermentation. Je fus réveillé très tôt le matin par le froid. Je me sentais tout raide. Je fus réchauffé par le lait chaud servi par nos hôtes.

 

Le 17 septembre, en vertu des accords Ribbentrop-Molotov, l'Armée Rouge envahit, sans plus de déclaration de guerre, l'Est du pays, le prenant à revers.

 

Lorsque les troupes soviétiques entrèrent à Nieswiez, je ne compris pas très bien ce qui se passait, mais je revis, encore maintenant, l'immense tristesse qui marqua cette journée.

Varsovie se défend jusqu'au 27 septembre contre les Allemands. Le gouvernement s'exile alors en Roumanie, puis en France et en Angleterre, dirigé par le général Wladyslaw Sikorski. La Pologne capitule le 5 octobre.

Environ 90 000 hommes parviennent à gagner l'étranger et combattent aux côtés des alliés.  Les aviateurs polonais participent brillamment à la bataille d'Angleterre, avec seulement huit pilotes abattus. Une partie de la flotte rejoint également la nouvelle armée.

Les pertes allemandes sont tout de même de 50 000 hommes. Quant aux Polonais, ils comptent 65 000 pertes militaires, plus de 130 000 blessés, 400 000 prisonniers en Allemagne et 200 000 en URSS.

Allemands et les Soviétiques se partagent le pays, entre les trois rivières que sont la Narwa, le Bug et le San, selon ce qui a été prévu en août. Les Allemands s'emparent, entre autres terres, de la Grande Pologne, ou Wielkopolska, de la Poméranie et de la Silésie. Les autres régions sont annexées par les Soviétiques, et constituent la Biélorussie et l'Ukraine occidentales. Les Lituaniens se voient attribuer de façon provisoire la région de Wilno.

En avril et en mai 1940, les officiers polonais sont massacrés à Katyn.

De Nieswiez, mon père rejoignit, par Wilno et la Scandinavie, l’armée polonaise qui se reconstituait en France, puis en Angleterre.

La frontière

Pokrajczyzna était la propriété de mon grand-père paternel, Henryk Umiastowski. Elle était sise au bord de la Wilja, à 25 km de Wilno et à 4 km de Niemenczyn. Par son métier d’ingénieur, mon grand-père avait acquis après la première guerre mondiale une grande fortune personnelle et acheté au comte Platter (un cousin de Babelka) cette demeure, qui devint sa résidence secondaire.

Ma mère voulut voir, par mesure de prudence,  s'il était possible de nous y installer, en traversant clandestinement la frontière entre les territoires soviétiques et les territoires lituaniens. Elle fit d'abord le trajet seule, afin de repérer les lieux.  Elle nous laissa, mon frère et moi, chez nos grand-tantes, et se rendit à Wilno.

Lors de son retour, elle fut arrêtée par les gardes-frontières soviétiques. Par chance, les passeurs qui l'avaient prise en charge lui avaient donné le conseil suivant : "Si vous voyez que vous allez être arrêtée, rebroussez aussitôt chemin en faisant mine de vouloir passer la frontière dans l'autre sens." Lorsque les gardes lui demandèrent d'où elle venait, elle répondit donc qu'elle venait de Nieswiez, bien qu'elle vînt de Wilno. Elle fut emprisonnée au poste-frontière durant deux semaines. Après quoi, elle fut expulsée vers… Nieswiez !

Nous partîmes de Nieswiez, ma mère, mon frère Jurek, et moi-même, et fîmes le trajet en train de Baranowicze jusqu’à Bieniakonie. Durant le trajet, nous passâmes une nuit à la gare de Lida. Je me souviens qu’il y avait là beaucoup de soldats russes. L'un d'entre eux était fou, et chantait sans arrêt la même chose. La tenancière du buffet, ayant fermé ses portes pour la nuit, nous invita à rester à l'intérieur, allongés sur les bancs, afin d'éviter de nous retrouver au milieu des soldats saouls et autres personnages indésirables pour une femme seule avec deux enfants.

A partir de Bieniakonie, nous continuâmes en voiture à cheval jusqu’à la frontière, que nous traversâmes à pieds, à la nuit tombée. J’avais une rage de dents, complétée par une forte toux. Or, il ne fallait surtout pas que je tousse, afin de ne pas nous faire repérer.

Nous dûmes traverser un cours d’eau. Mon pied s’était enfoncé dans la boue, tandis que ma mère me tirait par la main pour me faire avancer. Je lui dis qu’il m’était impossible de faire un pas de plus, et elle me dégagea. J'étais persuadé être tombé dans un piège ennemi, conçu selon le système des pièges à gibier africains. Lorsque, plus tard, je racontai ma version des faits, les adultes rirent beaucoup, croyant que je confondais la frontière avec un immense piège. Or, je savais très bien ce qu'était la frontière, ce que j'essayai de leur expliquer. Mais plus j'expliquai, plus ils riaient. J'étais furieux de constater que les grandes personnes ne comprenaient vraiment rien à rien. Je venais de mettre à jour une stratégie de guerre russe, et ils pensaient que j'en étais encore à m'interroger sur ce qu'était un poste-frontière.

Après avoir passé la frontière, nous traversâmes un pâturage. La nuit était tombée depuis bien longtemps, la lune se détachait dans le ciel obscur, et nous étions en sécurité. Nous aperçûmes alors un village, Stasily, où ma mère, lors de son premier voyage, avait fait la connaissance d’une personne qui avait promis de nous héberger. Je me souviens de la paix immense que j’ai ressentie à la vision de ce village se détachant sur le ciel sombre, couronné par la lune. Nous frappâmes à la porte, et c’est alors que mes souvenirs se brouillent. Je ne vois plus qu’un immense oreiller blanc ! Je n’ai aucun souvenir de ce qui a pu se passer entre ce soir précis et notre arrivée à Wilno, mis à part un vague souvenir du petit-petit déjeuner du lendemain.

Mes grand-tantes, restées à Nieswiez, furent déportées en Sibérie. Elles revinrent peu de temps après la guerre.

Wilno

Puis, nous prîmes le train de Stasily à Wilno, où nous fûmes logés chez Ciocia Janka Mikuc. Nous arrivâmes fin septembre ou début octobre, et y restâmes quelques semaines. Nous jouions beaucoup avec notre cousin Bohdan, âgé de 9 ans, mais son frère Wlodek, de deux ans plus âgé, s'estimait trop grand pour jouer avec les enfants. Il préférait nous donner des cours. Il s'installait au bureau de son père, Wojek Wis qui, en tant que médecin, s'absentait dans la journée, et nous apprenait un langage secret. Ce langage, nous l'utilisâmes durant toute la guerre, et même après. Il consistait à ajouter au début de chaque mot le son sz (ch), à intervertir la première et la dernière syllabe, et à ajouter cy (tsi) avec les modifications nécessaires pour que le mot reste prononçable. Ainsi le prénom de mon frère devint-il Szurekjucy au lieu de Jurek.

Wojek Wis avait été jadis médecin dans une prison, en plus de son travail de généraliste. Il racontait à la maison des anecdotes au sujet de ses contacts avec les prisonniers. C'est ainsi que Wlodek avait appris que les prisonniers utilisaient un argot pour communiquer entre eux. Il nous enseigna ce qu'il affirmait être la manière de compter des prisonniers :

1 adzin

2 dwadzin

3 trynta

4 lynta

5 piata

6 lata

7 sochmo

8 mochmo

9 dywan

10 dyksz

 

Pokrajczyzna

Dziadek, mon grand-père paternel avait rédigé, de son vivant, un testament dans lequel il léguait la propriété directement à Jurek et à moi, car il estimait que mon père avait suffisamment dépensé l'argent de la famille. Avant que ma mère ne quitte Varsovie, il lui avait donné un pouvoir absolu pour gérer Pokrajczyzna. Lui était resté à Varsovie, alors sous occupation allemande.

Mama partit d'abord seule de Wilno, et parcourut 25 km en train, afin de s'assurer sur place que l'on pouvait  vivre à Pokrajczyzna. La gare la plus proche, Orwidow,  se situait à 2 km de la propriété.

Elle revint nous chercher et nous partîmes ensemble. Il y avait là des neveux et des nièces de mon grand-père qui, habitant Wilno, étaient venus en vacances, et avaient été surpris par la guerre. Or, la maison n'avait pas été préparée pour passer l'hiver. Il y avait bien une personne, dont la fonction était intermédiaire entre celle de métayer et celle de gérant. Il devait préparer le stock de bois de chauffage et faire des réserves de blé, de pommes de terre et de légumes, mais la guerre ayant éclaté début septembre, puis cette partie de la Pologne étant occupée par les Bolcheviques, il laissa tout en plan, au nom du pouvoir du peuple.

Tout le monde vivait dans une seule pièce glaciale, qui était chauffée par un feu de cheminée, mais le reste de la maison n’était pas chauffé du tout. Il existait des poêles en faïence mais, j'ignore pour quelle raison, ils n’étaient pas utilisés. Il s'en trouvait un dans chaque pièce et deux dans la grande salle à manger. Ils auraient mieux chauffé la maison et nous auraient permis de faire des économies de bois. Des matelas étaient entassés par terre. Le soir, nous nous habillions pour la nuit, c'est-à-dire que nous revêtions des chaussettes, des bonnets, et accumulions les couvertures. Il faisait très sombre, car nous n'avions pas d'électricité, ni de pétrole pour les lampes.

Au cours de l'hiver, arrivèrent Ciocia Janka et ses enfants Wlodek, Bohdan et Krysia. Wojek Wis avait été arrêté par le N.K.V.D. Il était parti travailler comme tous les jours, et depuis l'on n'avait plus aucune nouvelle. Or, en 1944, Wlodek fut emprisonné, et son compagnon de cellule lui révéla qu'il avait été retenu précédemment dans la même prison qu'un homme nommé Wlodimiez Mikuc, comme son père.

Ce furent ensuite Wojek Ron et Ciocia Basia Kozlowski qui nous rejoignirent, avec leur fils Krystyn. Enfin, nous accueillîmes Dziadunio et Babelka. Ce fut surtout Dziadunio qui reprit les choses en main. Il abattit des arbres dans la forêt, qui nous fournirent du petit bois, et se servit des poêles pour chauffer la maison.

De petites lampes furent alors fabriquées à partir de bouteilles d'encre vides. A la place du bouchon, on fabriqua un support en tôle pour la mèche. Une fois le pétrole versé dans le flacon et la mèche allumée, ces lampes consommaient peu… et n'éclairaient pas davantage ! Elles furent appelées kopcilka ("petite usine à suie"), du mot kopec ("la suie").

Pendant un certain temps, la cuisine se faisait dans la cheminée de la pièce unique. De la bouilloire s'échappait un jet de vapeur. Jurek voulut un jour mettre le bec dans sa bouche pour goûter à la vapeur, et se brûla terriblement.

Nous laissions les chaussures et les bottes dans le salon, près de la cheminée, afin de les faire sécher. C'est ainsi que Krystyn fit fondre ses bottes en caoutchouc en les mettant directement dans le feu. Ce fut une grande perte, car ce genre d'objet était très précieux en temps de guerre.

Nous étions six enfants présents. Krystyn et Krysia restaient à part, car ils étaient plus jeunes que nous. Wlodek, en sa qualité d'aîné, aidait Dziadunio. Nous passâmes la plus grande partie de l'hiver dans la cuisine, assis sur les bancs de chaque côté de la grande table. Il y faisait toujours chaud et lumineux, grâce au feu dans la cheminée.

Nous jouions na mowiaczka ("en parlant"), c'est-à-dire que nous inventions des aventures où chacun racontait à son tour ce qui se passait. L'une de ces épopées dura presque deux ans et s'intitulait chwost, mot du patois local, d’origine russe, désignant une queue. Voici l'histoire.

Dans un village, au beau milieu de la place du marché, avait poussé une queue. Nul ne savait comment, et surtout nul ne parvenait à l'ôter de là. Autour de ce thème récurrent, nombre de péripéties se déroulèrent. Pour clore l’épopée, une grande enceinte remplie d'eau bénite fut construite autour de la queue, mais cela ne servit à rien. Finalement, l'organe disparut de lui-même lorsque nous nous fûmes lassés de cette histoire.

Un beau jour arriva Wojek Stefan Krupski, un cousin de Mama, accompagné d'un ami que nous appelâmes Pan Antos. En effet, durant la guerre, l'on ne demandait pas aux gens leur nom de famille. Il l'a sans doute confié à Mama le jour de son départ, car il savait qu'ils risquaient de ne pas se revoir.

Au retour du printemps, il ne restait plus rien à manger dans la maison. Mama et deux de ses sœurs, Ciocia Janka et Ciocia Basia – Ciocia Halinka étant restée en Pologne centrale, alors sous occupation allemande- partaient faire le tour du village pour essayer de vendre des objets qu'elles se procuraient probablement à Wilno.

Un ingénieur chimiste habitant non loin de là avait appris à Wojek Stefan Krupski l'art de fabriquer du savon. Les trois sœurs commencèrent alors à vendre des savons de toutes sortes : savons de Marseille, savons de toilette… Ces produits étaient très recherchés, du fait de leur qualité. Ainsi le commerce alla-t-il mieux, sans quoi nous n'aurions rien eu à manger jusqu'à l'automne. Ciocia Janka se spécialisa dans la fabrication de savon de grande qualité, à base d’œufs et d’huile, qu’elle parvenait à vendre très cher.

Dziadunio et Wojek Stefan labourèrent la terre, semèrent du blé, de la pomme de terre, ce qui permit une récolte en automne. Dziadunio et Wlodek travaillaient dans la forêt. Les bûcherons abattaient les arbres, mais il fallait encore les transporter. Les chevaux de la propriété tiraient les troncs jusqu'à la route. Le bois était alors chargé sur des traîneaux qui le véhiculaient jusqu'à la scierie.

Un jour, le traîneau glissa sur une pente verglacée, et l'on ne put le retenir. Le bois blessa un cheval, qu'il fallut abattre, ce qui réduisit le nombre de chevaux. Dziadunio aimait beaucoup les animaux. Les seules fois où je l'ai vu verser des larmes furent celles où il racontait cet épisode. La propriété abritait également un chien de chasse, nommé Balt. Au printemps, les hommes acquirent un très bon cheval, nommé Kolchoz ("Kolkhoze"). Il fut hélas réquisitionné par les Allemands en 1941, le jour où éclata la guerre germano-soviétique.

Un jour où je jouais devant la maison avec un petit râteau, le gérant me le prit en passant. Je me mis à pleurer. Or, Pan Antos passait par là. L'homme lui annonça que ce râteau appartenait à la ferme et que lui, membre du comité, se devait de veiller sur tous les biens. Pan Antos lui prit l'objet des mains, me le rendit, et déclara : "Toi et ton comité, je vous emmerde !" Plusieurs jours durant, nous nous promenâmes en scandant ces paroles.

La ferme recommençait peu à peu à fonctionner. Les vaches, les porcs et les poules, abandonnées par le gérant, fournirent de nouveau du lait, des œufs, de la viande. L'on put récolter le blé et les pommes de terre. A l'été 1940, la vie était redevenue à peu près normale.

Dziadunio s'était remémoré les techniques utilisées au XIXe siècle. Par exemple, il déposait des cendres dans un récipient et versait de l'eau dessus. Au bout de 24 heures, les cendres tombaient au fond. L'eau obtenue lavait mieux et permettait d'utiliser moins de savon. Je regardais tout et appris ainsi beaucoup de choses qui me sont encore utiles aujourd'hui.

Nous allions à l'école au village d'à côté, à un peu plus d'un kilomètre. Dans une même maison vivaient un frère et une sœur instituteurs, ainsi qu'un jeune médecin, sa femme et leurs deux enfants. Les enseignants nous donnaient des cours en même temps qu'aux enfants du docteur.

 

La vie dans les bois[10]

Fidèle à son habitude, dès l'hiver 1939, Staline commence à faire déporter les Polonais en Sibérie, au Kazakhstan ou dans la région arctique, afin d'éliminer les opposants réels ou potentiels, par le froid, la faim, ou la maladie. Ils furent un million et demi d'exilés.

Mes grand-tantes, restées à Nieswierz, furent déportées au Kazakhstan. Nous, les enfants, nous ne savions pas très bien ce qui se passait, car les grandes personnes ne parlaient pas de tout cela en notre présence. Cependant, nous entendions des bribes de conversation, qui nous révélaient qu'il se passait quelque chose d'important.

Au printemps 1941, lorsque la vague de déportation fut toute proche, nous déménageâmes pour une maison de garde-forestier appartenant à Pokrajczyzna, à environ deux kilomètres, près de la ligne de chemin de fer. Chaque jour, un adulte se rendait à Pokrajczyzna prendre des provisions du jardin ou des caves, et traire les vaches, car elles ont besoin d'être traites tous les jours afin que le pis ne s'enflamme pas. Un soir, ce furent Ciocia Basia et Wojek Ron. Ils entrèrent dans la maison par la cuisine. La porte principale était bloquée par une barre en bois. De la fenêtre de la cuisine, ils ne pouvaient pas voir ce qui se passait devant la maison. Ils étaient en train de transvaser le lait du seau dans un bidon en fer blanc. Ils entendirent soudain un camion qui arrivait devant la maison. Cela ne pouvait être que le N.K.V.D. ou l'armée, car c'étaient les seuls camions en circulation. Ils entendirent des voix russes, et s'aperçurent que l'on essayait d'ouvrir, puis de défoncer la porte. Ils sortirent alors furtivement par la porte de la cuisine, qui donnait derrière la maison, filèrent jusqu'à un ruisseau bordé d'arbustes, dont ils  suivirent la berge.

Ils entendirent alors les soldats constatant la porte ouverte de la cuisine et criant : "Ils se sont enfuis par ici, cherchez-les !"  Ils parvinrent jusqu'à la rivière, qui était bordée d'arbres, ce qui leur permit d'arriver à la forêt puis, par des chemins détournés, jusqu'à la maison. Les soldats, ne connaissant pas les lieux, ne purent les retrouver.

Quelques jours plus tard, nous vîmes des gens bizarres, qui observaient de loin notre maison. Or, Dzadunio avait été prévoyant et avait préparé, avec l’aide de Wlodek, une sorte de hutte à l'aide des branches de la forêt. Un soir, nous partîmes et passâmes la nuit dans la hutte. Nous campâmes ainsi durant six semaines dans les bois, du début du mois de mai jusqu'à la mi-juin, en changeant de place tous les deux ou trois jours.

Chaque jour, l'une des grandes personnes se rendait au village, chez des personnes de confiance, pour y chercher de la nourriture. Un jour, Mama et Ciocia Janka y allèrent avec Jurek, moi, et un autre des enfants. Bientôt, elles nous dirent de nous cacher et de ne répondre à personne jusqu'à leur retour. Nous obéîmes. Après un certain temps, nous entendîmes une voix qui nous appelait de loin. En enfants obéissants, nous nous abstînmes de répondre. Au bout d'une heure, nous décidâmes d'aller tout de même voir qui appelait. En nous approchant, nous vîmes qu'il s'agissait de ma mère et de ma tante. Nous nous étions si bien cachés qu’elles n’étaient pas parvenues à nous retrouver !

Retour à la maison forestière

Un beau jour de juin, les grandes personnes décidèrent de revenir à la maison forestière. En effet, les fraises des bois et les framboises commençaient à pointer, et les gens viendraient d'ici peu les ramasser. S'ils ne nous surprenaient pas, du moins verraient-ils les traces de campement. D'autre part, notre manège dans le village pouvait commencer à paraître louche. Les chances d'être repérés devenaient ainsi de plus en plus grandes. Nous reviendrions donc, et advienne que pourrait.

Un soir, je dormis donc, pour la première fois depuis six semaines, dans un vrai lit. En effet, dans la forêt, nous couchions sur des branches de sapin recouvertes de mousse, ce qui était du reste très confortable.

Le lendemain matin, je dormais encore lorsque je sentis que quelqu'un me secouait tout en me parlant. Je compris vaguement que je devais sortir de la maison et courir vers la forêt. En arrivant dans les bois, je me pris les pieds dans un piège à lièvre –composé d'un fil de fer terminé par un nœud coulant- posé par un braconnier. En tombant, je me frappai le front contre quelque chose de dur, ce qui acheva de me réveiller. Nous étions le 21 juin 1941.

Le 21 juin 1941, Hitler rompt le pacte germano-soviétique en lançant l'opération "Barbarossa" contre l'URSS, jusqu'aux abords de Moscou. Le pouvoir soviétique ayant complètement cessé d'exister, les déportations prennent fin.

J'appris par la suite que tout le monde, à la maison, avait été réveillé par un avion qui survolait la ligne de chemin de fer tout en la mitraillant. Or, la station Orwidow était très proche, et les grandes personnes eurent peur que la maison ne soit bombardée par la même occasion.

Les fonctionnaires se sauvèrent à l'est, vers la Russie. Les personnes qui avaient collaboré avec les Soviétiques partirent, ou bien restèrent, mais en essayant de se faire les moins visibles possible, par peur des représailles par la population. Le pouvoir soviétique n'avait été remplacé par aucun autre, la région n'était donc plus gouvernée.

A cinq kilomètres de Pokrjczyzna se trouvait un bourg, nommé Bezdany, et dans ce bourg une boutique ayant appartenu à l'Etat à l'époque soviétique. Elle était tenue par un Lituanien installé là par les Bolcheviques. Pour tout le monde, il était évident que la Russie allait s'effondrer. Tous les habitants du bourg s'étaient donc précipités dans le magasin, achetant tout et n'importe quoi, et payant avec de la monnaie russe. Le tenancier n'y comprenait rien, car les gens lui achetaient toute la camelote qu'il n'avait jamais réussi à écouler. Or, personne ne lui avait expliqué la situation. Le dernier acheteur, venant d'entrer en possession du dernier objet restant dans la boutique, lui dit : "C'est la guerre, sauve-toi, les Allemands arrivent !" Alors, le commerçant disparut dans la nature, et on ne le revit plus jamais.

La maison forestière se trouvait sur une petite colline depuis laquelle on voyait les combats aériens entre les Allemands et les Soviétiques. Les Russes se faisaient presque toujours abattre, ce qui nous faisait pousser des cris de joie, car ces combats marquaient pour nous la fin de deux longues années d'occupation soviétique.

Un peu avant midi, nous vîmes passer un très long train, chargé de soldats et de matériel militaire, et se dirigeant vers le front, à l'ouest. Vers quinze heures, le même train repassa à toute allure, se dirigeant cette fois vers l'est, plus court de moitié, et poussé, non plus tiré, par la locomotive. Dans leur empressement, les conducteurs n'avaient pas eu le temps de placer la locomotive de l'autre côté. Le matériel transporté n'était plus qu'un tas de ferraille, et l'on ne voyait plus le moindre soldat. Le convoi avait très certainement été attaqué par l'aviation allemande.

Le lendemain après-midi, des petits groupes de soldats russes, ou bien des soldats isolés, passaient et réclamaient de l'eau pour se désaltérer, puis demandaient quelle était la route la plus courte vers Moscou. Or, Moscou était à plus de 2 000 kilomètres. Dans leur esprit, il fallait pousser au moins jusqu'à cette ville pour échapper aux Allemands. On leur donna à boire, mais également à manger, car ils semblaient affamés et n'osaient pas réclamer. Ils repartaient ensuite le plus vite possible vers l'est. Deux soldats nous demandèrent ainsi à boire et à manger. On leur donna du lait, du pain et du beurre. L’un d’eux, en voyant un grand bol rempli de beurre, refusa : « Non merci, je ne veux pas de purée. » Il n’avait sans doute jamais vu de beurre de sa vie.

Retour à Pokrajczyzna

Deux ou trois jours plus tard, nous revînmes à Pokrajczyzna. Un adulte se rendit à Niemenczyn, le bourg le plus proche, dans une calèche tirée par Kolkhoz. Le cheval fut alors réquisitionné par les Allemands.

Un beau jour, arriva un détachement germanique composé de plusieurs soldats et de leurs officiers. Tous furent très corrects et courtois. Ils virent une kopcilka, et demandèrent à quoi servait cet objet. Ma mère leur expliqua qu'il s'agissait d'une petite lampe. Un des officiers promit de nous envoyer du pétrole à lampe afin que nous puissions nous éclairer correctement. Durant un certain temps, nous n'eûmes aucune nouvelle. Au bout de trois semaines, arriva un camion de l'armée allemande, conduit par un chauffeur accompagné d'un officier. Ce dernier s'assura qu'il se trouvait bien à Pokrajczyzna, et que la personne à qui il s'adressait était bien Madame Maria Umiastowska. Ils déchargèrent alors un tonneau de pétrole à lampe. L'officier expliqua que celui qui nous avait fait la promesse ne pouvait pas l'envoyer lui-même, car il avait reçu l'ordre de partir immédiatement vers le front. Mais à la première occasion, il avait chargé son ami de le livrer. Ma mère demanda qu'on lui transmette ses remerciements, puis elle fit remarquer qu'elle était très étonnée de tant de civilité de la part des Allemands. L'homme lui répondit : "Madame, nous ne sommes pas allemands, nous sommes autrichiens."

La vie reprit peu à peu un cours normal. Les Allemands progressant très vite, le front était repoussé très loin à l'est. L'administration allemande, la police, et autres services n'étaient pas encore organisés. Les Allemands installèrent un gouvernement composé de Lituaniens, pour la plupart d'anciens membres du gouvernement d'avant-guerre. Ce nouveau pouvoir était foncièrement anti-polonais. Mais Pokrajczyzna se trouvait dans un coin isolé, où l'on ne ressentait pas tous ces changements politiques, militaires et autres. L'on recommença à cultiver la terre, à se nourrir des produits de la ferme. Il ne se posait plus de problème de survie.

Wojek Ron et Ciocia Basia quittèrent Pokrajczyzna. Mon oncle trouva une place comme gérant d'une grande propriété. Dzadunio, Babelka, Ciocia Janka et ses enfants restèrent au domaine.

Le début de la guerre germano-soviétique fut vécu comme une délivrance. Plus tard, j'appris qu'en Europe occidentale, lorsque les Allemands avaient attaqué la Russie, ils avaient avancé si vite que tout le monde avait vécu cela comme un désastre. Les Allemands dominaient presque toute l'Europe. Or, pour nous, ce fut un soulagement car les Russes avaient été repoussés très loin.

En août 1941, à l'issu des négociations de juillet entre Sikorski, commandant des forces polonaises reconstituées en Angleterre, et Maisky, les déportés et prisonniers polonais de l'URSS sont libérés afin  de reconstituer une armée polonaise qui combattra dans les rangs soviétiques. En décembre 1941, Sikorski, signe avec Staline des accords en vue d'envoyer au front les unités polonaises.

Or, ces hommes, revenant de prison, de déportation ou de camps de concentration, et enrôlés aussitôt par l’armée, se trouvent dans un état épouvantable. De plus, ils sont accompagnés de beaucoup de femmes et d’enfants. Le général Wladyslaw Anders, chargé de commander la nouvelle armée polonaise, refuse donc de les envoyer au front, en raison de leur état de santé et de leur manque d’entraînement. En effet, ils auraient très certainement tous été exterminés.

Il recherche les survivants et, en juillet 1942, il se retire avec eux en Iran, pays contrôlé par l ‘Angleterre. Là, ces Polonais sont soignés, des écoles sont créées pour les enfants, les femmes deviennent infirmières ou personnel auxiliaire. Les hommes capables sont ensuite regroupés pour former une armée de 80 000 combattants, qui participera, aux côtés des Anglais, à la campagne d’Afrique contre Romel, puis à celle d’Italie, et se distinguera notamment lors de la bataille de Monte Cassino.

Bogdan Wojewodzki était un cousin de ma mère. Il voyageait beaucoup, notamment en Chine, en Afrique… En 1939, il se trouvait dans l’armée polonaise. Il fut fait prisonnier par les Russes. Il réussit à rejoindre l’armée du Général Anders, qu’il suivit en Iran. La guerre terminée, il resta en Afrique encore une vingtaine d’années.

Revenu en Pologne, il travailla à Gdansk comme traducteur. Il connaissait en effet huit langues (l’anglais, le français, le russe, le polonais, le swaili, …). Employé ensuite aux chantiers navals, il apprit que mon grand-père, Henryk Umiastowski, en avait entamé la reconstruction après la guerre, avant d’être limogé par le parti communiste. Bogdan se mit alors à rechercher si des Umiastowski vivaient autour de Gdansk. C’est ainsi qu’il retrouva ma mère dans les années 60. Il mourut vers le milieu de cette décennie. Il avait offert à ma mère deux chevalières qu’il avait fait faire en Iran. A présent, mon épouse en possède une, et Hanka Umiastowska, fille de mon frère Jurek, possède l’autre. C’est de lui également que me vient le tableau de la Vierge qui se trouve au-dessus de mon lit ; il a été fait en Orient, de même qu’une timbale incrustée d’émail. Jurek possède quant à lui un ou deux tableaux achetés en Iran. Enfin, dans notre maison de Saint-Brévin, nous avons accroché deux petites peintures réalisées par Bogdan. Elles représentent des paysages de l’actuelle Biélorussie.

Les Russes reprennent bientôt le contrôle du front de l'est, et gagnent la bataille de Stalingrad, en février 1943. En 1944, Wilno, la Biélorussie et l'Ukraine sont reconquis par les Soviétiques. 

Varsovie s'insurge entre le 1er août et le 2 octobre. Deux ou trois jours plus tard, l’armée russe arrive sur les bords de la Vistule. Le général polonais commandant l’armée polonaise donne l’ordre à ses troupes de traverser le fleuve et de prendre part au combat contre les Allemands. Or, le soir-même, Staline donne l’ordre formel à toute l’armée russe de rester sur la rive est de la Vistule. Quant au général polonais, il est convoqué d’urgence à Moscou. On ne le reverra plus jamais.

Les Russes attendent ainsi tranquillement la fin de l’insurrection sans apporter aucune aide. Les pilotes américains et polonais stationnés en Angleterre parachutent de l’aide aux insurgés. Or, les Russes leur refusent le droit d’atterrissage. Ils sont donc obligés de voler selon la ligne droite la plus courte, aller et retour, sans pouvoir éviter les tirs allemands. En survolant la mer Baltique, ils manqueraient de carburant, ne pouvant se ravitailler en Russie.

La ville est détruite dans une bataille acharnée et passe aux mains des Russes. L’objectif des Soviétiques est en fait d’annihiler toute résistance polonaise. Les résistants seront d’ailleurs condamnés, déportés, aussitôt la guerre terminée.

En février 1945, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l'URSS signent les accords de Yalta. Les frontières de la Pologne sont redessinées. Le pays est désormais délimité à l'est par le Bug et le San, à l'ouest par l'Oder et le Neisse, au nord par la mer Baltique, et au sud par les Carpates. Lwow et Wilno passent sous domination soviétique.

Le 16 avril, les Allemands sont repoussés derrière la ligne Oder-Neisse. Hitler se suicide le 30 avril et, le 2 mai, Berlin est écrasée par l'armée rouge. Le 8 mai, l'Allemagne capitule sans condition.

La fin de la guerre fut pour nous un jour d'une grande tristesse, car Pokrajczyzna se trouvait en territoire russe. De deux choses l'une, ou bien nous restions sous occupation russe, ou bien nous partions, sans savoir où ni quand. Pokrajczyzna fut bientôt réquisitionnée par le KGB, qui ne nous laissa que deux pièces de la maison. Tout le reste fut occupé par un détachement de soldats.

Le 8 mai fut déclaré jour férié pour célébrer la fin de la guerre. Les soldats russes étaient assis sur la pelouse du parc avec leurs officiers. Nous regardions par la fenêtre. Eux aussi étaient tristes, car ils étaient, au même titre que nous, écrasés par le système bolchevique.

Un plébiscite national est prévu par les alliés au sujet de l'indépendance de la Pologne. Il n'aura jamais lieu. La Pologne dépend désormais du pouvoir de Varsovie. La lutte clandestine des Polonais contre l'oppression soviétique continue jusqu'en 1947.

Avant la guerre, les Français et les Anglais ont garanti par un traité l’intégralité de l’état polonais. Ils ont donc déclaré la guerre lorsque la Pologne a été envahie par les Allemands. Or, la Russie a envahi le pays en même temps que les Allemands. D’autre part, beaucoup de Polonais ont combattu à l’ouest au cours de la bataille d’Angleterre puis, après le débarquement,  en France, en Allemagne, en Afrique, en Italie. Après le retrait du général Anders, une seconde armée a été crée en Russie, composée des Polonais n’ayant pas réussi à rejoindre Anders. Cette armée a combattu sur le front de l’est.

A la fin de la guerre, la situation était donc paradoxale et fausse. La Pologne se trouvait du côté des alliés, victorieux des Allemands. Or, parallèlement, la Russie avait obtenu tout ce qui avait été prévu par le pacte Ribentrop-Molotov. La moitié est de la Pologne avait été incorporée à la Russie, tandis que l’autre moitié, derrière une apparente indépendance, restait sous contrôle russe. En contrepartie, la Pologne avait obtenu d’anciens territoires allemands dévastés par la guerre, et qui n’appartenaient plus à la Pologne depuis sept siècles. Dans les faits, la Pologne avait donc perdu la guerre.

En 1946, nous revînmes à Sopot. Un jour, j'allai voir au cinéma un film où, vers la fin, on apprenait la fin de la guerre. C'était une explosion de joie à l'écran. Je ne parvenais pas à comprendre pourquoi les gens semblaient si contents. J'étais en effet resté sur l'impression de ce sinistre 8 mai 1945 à Pokrajczyzna. En sortant du cinéma, je réfléchis un moment et je compris que, pour les gens montrés dans ce film, c'était vraiment la fin de la guerre. Pour nous, au contraire, ça ne l'était pas du tout, car la Pologne dans ses nouvelles frontières était totalement contrôlée par les Russes. En Pologne, la guerre ne s'est terminée qu'en 1990.


 

3. SOUVENIRS EN VRAC[11]

L’hiver à Pokrajczyzna

C’était peu de temps après le début de l’occupation allemande. Wojek Stefan Krupski était encore là. Nous partîmes en traîneau sur une route peu visible car la neige l’avait recouverte. Sur la chaussée, la neige était bien tassée, mais de part et d’autre elle était très poudreuse. Soudain, le traîneau quitta la route sans que l’on s’en aperçoive. Il se renversa, déversant tous se passagers dans une épaisseur de presque deux mètres de neige. J’essayai de regagner la surface mais, ayant perdu la notion de haut et de bas, plus je tentais de sortir, plus je m’enfonçais. J’étais déjà à moitié étouffé lorsque l’un d’entre nous aperçut mes jambes et s’en servit pour me ramener à la surface…

Plus loin, la route longeait un ravin, mais le ravin était entièrement rempli de neige. Le cheval qui tirait le traîneau continua à avancer mais… dans le ravin ! Bientôt, l’on ne vit plus dépasser que ses oreilles. Il fallut le dételer, le faire sortir du ravin, tirer le traîneau, atteler de nouveau, et repartir.

 

La terre n’était plus cultivée. Pour vivre, Wojek Stefan, Pan Antos et les autres hommes apportaient en charrette ou en traîneau du bois à Wilno, afin de le vendre au marché. Toute la région, en effet, se chauffait au bois. L’idée leur vint de faire descendre le bois par la rivière Wilja. Pour cela, ils se mirent à construire des radeaux avec les troncs de bois. Ils purent ainsi descendre beaucoup plus de bois à Wilno. Ils en vinrent même à accrocher plusieurs radeaux les uns aux autres.

Un jour, au cours de la construction des radeaux, l’un des hommes tomba dans l’eau. Il dut perdre le sens de l’orientation car, tandis que l’on attendait qu’il remonte à la surface, on entendit que quelqu’un cognait par en-dessous, et le bruit se déplaçait de radeau en radeau au fil du courant. Il finit tout de même, à bout de force, par refaire surface par un côté.

Comme les radeaux étaient composés de gros troncs, on ne pouvait vendre le bois directement. On le vendait donc à des acheteurs en gros, qui le débitaient eux-mêmes et le vendaient à leur tour au marché. Encouragé par les premiers succès, on décida alors de construire un radeau avec du bois déjà débité en petits morceaux, attachés par des cordes, afin de pouvoir le vendre directement.

Or, à cinq ou huit kilomètres en aval se trouvait un pont. Le radeau, heurtant soudain l’un des piliers, se disloqua et tout le bois s’éparpilla. Les hommes réussirent péniblement à regagner la berge à la nage, dans une eau extrêmement froide. Tout le bois était perdu, et nul ne pensa plus à renouveler l’expérience…

 

Un soir, il faisait très beau et pas très froid, moins cinq degrés environ[12]. C’était la pleine lune. La nuit était très claire et très calme. Il n’y avait aucun nuage dans le ciel. Exceptionnellement, on nous avait permis de sortir après le dîner afin de jouer encore un peu dans la neige abondante des pâturages. Je garde un souvenir extraordinairement poétique de ce moment…

 

La maison était assez grande, et la partie supérieure était biscornue car elle avait été agrandie plusieurs fois. Le grenier était donc fait de recoins tous plus bizarres les uns que les autres. Jurek et Bohdan s’amusaient souvent à les explorer. Quant à moi, j’essayais parfois de les suivre comme je pouvais. Or, un jour, ils ouvrirent une porte et… disparurent ! Je m’avançai à mon tour… Il faisait sombre… Je pris mon courage à deux mains… mais, d’un autre côté, c’était tout de même une entreprise risquée que de tenter de les retrouver, car on sait bien que les recoins des vieilles maisons sont peuplés de fantômes et autres bestioles malfaisantes, que je ne souhaitais pas trop rencontrer… Je fis donc machine arrière et vins me réfugier dans la partie habitable de la maison. Or, voici que, soudain, je me trouvai nez à nez avec eux. Jamais ils ne voulurent me dirent par où ils étaient passé. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que, deux ans plus tard, j’ai découvert le passage : il permettait de passer de l’autre côté du grenier.

 

Comme la maison était grande, on trouvait toujours des réparations à effectuer. Dans un village de l’autre côté de la Wilja,  vivait un menuisier nommé Widziun. Il était le seul lituanien dans un rayon de vingt à trente kilomètres, mais il parlait le patois local, comme tout le monde. Il venait souvent faire des travaux à la maison.

Durant la première guerre mondiale, il avait été mobilisé dans l’armée russe, et combattait contre les Austro-Hongrois. Or, dans cette partie de la Pologne, beaucoup de Polonais avaient été enrôlés dans l’armée austro-hongroise. Widziun racontait qu’il avait passé la guerre à essayer de se rendre dans des conditions optimales. Il s’était dit :

« Mon vieux, si tu te rends tout seul, tu sera fusillé sur place. Si tu te rends avec une compagnie entière, il faudra beaucoup trop de soldats pour amener tout ce monde au camp de prisonniers ; les chefs préféreront donc nous massacrer. Mais si tu te rends avec un groupe de cinq à dix soldats, on nous emmènera auprès d’un officier afin d’être interrogés sur notre armée ; nous serons ensuite expédiés en arrière, et emprisonnés dans des conditions épouvantables, mais les chances de survie seront tout de mêmes plus importantes que sur le front. »

Widziun fut ainsi fait prisonnier par les Autrichiens. Lorsqu’ils apprirent qu’il était polonais, ils l’incorporèrent dans l’armée autrichienne. Or, il n’avait pas davantage le goût de défendre la Russie que de se battre pour l’Autriche. Il se rendit encore, et ainsi quatre ou cinq fois, jusqu’à l’armistice.

 

L’hiver 41-42 fut long et rigoureux. Dans le parc, plusieurs arbres avaient gelé, notamment toute une allée de frênes. Ma mère demanda à des bûcherons de venir les abattre. Le bois d’un de ces arbres revint à Widziun, en paiement des travaux qu’il avait accomplis. Mais il devait en prélever une petite partie pour me fabriquer des skis. En effet, à l’époque, le bois de frêne était considéré comme le meilleur bois pour ce genre d’utilisation.  Ce labeur dura très longtemps. Il finit par apporter les skis, mais ils étaient faits d’un autre bois, un bois quelconque, plein de nœuds. J’expliquai la chose à ma mère mais, pour je ne sais quelle raison, elle ne réclama jamais. J’ai donc gardé ces skis-là durant toute la guerre.

Bohdan et Jurek avaient leurs propres skis, et Wojek Ron, le père de Krystyn, était un très bon skieur. Une partie du parc était en pente et nous servait de piste. Le premier hiver, comme je n’avais pas encore de skis, je descendais en luge, mais je ne savais pas tourner. On m’expliqua que si, par exemple, je voulais tourner à gauche, je devais poser le pied gauche dans la neige. J’exécutai la consigne, posai mon pied, fis plusieurs pirouettes autour, et me retrouvai dans la neige, la luge par-dessus tête. Je compris alors qu’il fallait aller doucement, et me mis à maîtriser les changements de direction.

 

La rivière et l’étang étaient gelés en hiver. Près de la maison, non loin de la cuisine, se trouvait une construction servant de glacière. L’édifice était complètement enterré, mis à part le toit qui dépassait. Il était constituée d’un escalier descendant dans un couloir, qui débouchait de part et d’autre sur deux chambres, que l’on remplissait de glace par des ouvertures situées à la surface. On recouvrait le tout de paille. La glace tenait ainsi jusqu’aux premières gelées. L’on disposait donc d’une chambre froide dans laquelle on pouvait conserver les aliments.

La glace était découpée dans un étang du parc, à l’aide d’une scie spéciale. A la fin du mois de février, la glace atteignait une épaisseur de trente à quarante centimètres, ce qui permettait de constituer de gros blocs. Cette opération de découpe était passionnante à regarder, mais nos parents et les ouvriers n’aimaient pas notre présence, de peur que nous tombions dans le trou. On nous laissait regarder, mais non sans nous avoir précédemment assaillis de mille recommandations.

 

Chaque printemps, lorsque les glaces commençaient à fondre, la rivière débordait. Une année, l’inondation fut telle que la rivière envahit tout le bas du parc, amenant une couche de sable d’au moins un mètre dans un champ voisin se trouvant en aval. Nous disposions dès lors de quelques hectares de sable pour nous tous seuls. Nous décidâmes de construire des abris. A l’aide de pelles, nous creusâmes des couloirs, à l’intérieur desquels nous pouvions tenir à plusieurs debout. Le toit était fait de branches couvertes de sable. Mais les grandes personnes découvrirent encore ce que nous faisions. Nous reçûmes l’interdiction immédiate et absolue de continuer : « Cela va s’effondrer, vous  risquez de mourir étouffés ! »

 

L’été à Pokrajczyzna

A l’époque, en l’absence de radio ou de cinéma, on lisait à voix haute pour tous les enfants ; c’était souvent Babelka qui s’en chargeait. C’est ainsi que nous apprîmes qu’en Afrique il fait tellement chaud que l’on peut enfouir un œuf dans le sable, attendre un peu, et l’œuf est cuit, ou bien poser une poêle à même le sable et casser un oeuf dessus.

Par une journée très chaude et très ensoleillée, nous décidâmes de faire cuire des œufs dans une poêle posée sur le toit de la maison. Nous montâmes donc sur le toit en tôle mais, comme il était incliné, nous dûmes poser la poêle sur le faîte. Or, nous étions pieds-nus. Bientôt, nos pieds et nos fesses devinrent brûlants avant que l’œuf ait eu le temps de cuire. Nous décidâmes alors de nous relayer. Au bout d’un moment, le blanc commença à prendre. Cependant, nous ne parvînmes pas à faire durer le supplice jusqu’à cuisson complète de l’œuf. Nous redescendîmes donc à la cuisine et achevâmes notre œuvre sur la cuisinière.

 

Dans le parc se trouvait un étang pas très grand, avec une digue permettant de régler le niveau de l’eau. Un jour, nous décidâmes de nous lancer dans la navigation. Or, nous ne possédions pas de bateau. Nous choisîmes alors un baquet rond, en bois, pas très haut, qui servait à laver le linge. Il comportait un trou fermé par un bâton en bois, faisant office de bouchon.

Nous le mîmes à flot, nous nous installâmes à l’intérieur et commençâmes à pagayer avec les mains. Le bateau se mit à tourner sur lui-même au lieu d’avancer. Bientôt, nous trouvâmes une technique, qui consistait à brasser l’eau des deux côtés à la fois, de façon synchronisée. Au bout d’un temps certain, nous parvînmes ainsi jusqu’au milieu de l’étang. Soudain, le bouchon sauta, et le baquet commença à se remplir d’eau. Nous regagnâmes précipitamment  la berge et, à la minute où nous touchions terre, le baquet sombra.

 

L’une des grandes personnes s’aperçut un jour que des poissons vivaient dans cet étang. On décida un beau jour de faire évacuer toute l’eau et de récupérer les poissons. Le niveau d’eau se mit à baisser peu à peu au fur et à mesure que l’on vidait l’étang. Au fond de l’étang, l’on découvrit un peu d’eau, de la vase… et tout cela grouillait de poissons frétillants, des carpes surtout. Or, c’était une magnifique journée ensoleillée. A l’heure du déjeuner, on installa des tables sur la berge et l’on se régala d’excellent poisson.

 

Un été, vers la fin de la guerre, je partis me promener dans la forêt. Je décidai de rapporter à la maison des feuilles de fougère. Or, en cassant les tiges, je me coupai profondément avec les fibres très pointues qu’elles contenaient. Mon doigt se mit à saigner ; il en a d’ailleurs gardé la trace. J’avais très mal, et revins en pleurant vers la maison. Soudain, je réalisai que personne ne pouvait m’entendre, constatant ainsi l’inutilité de mes larmes. J’avançai donc silencieusement mais, lorsque j’estimai la maison suffisamment proche, je me remis à pleurer afin d’être entendu. Avec les grandes personnes, il vaut mieux être explicite.

A moins de deux kilomètres, une ligne de chemin de fer traversait la forêt. Au cours d’une promenade en solitaire, j’entendis un train s’approcher. Or, le bruit se répercutait sur les troncs des arbres, me donnant l’impression de venir sur moi par derrière. Je me mis à courir éperdument pour éviter un accident fatal, mais le train continuait à foncer sur moi, sans que je sache exactement de quelle direction il arrivait. Je ne savais dans quel sens courir pour lui échapper. Tout d’un coup, je réalisai qu’un train ne peut quitter les rails. Or, je n’étais pas sur des rails. Il était donc évident que je ne risquais pas de me faire écraser. Rasséréné, je repris paisiblement ma ballade.

 

Dès que des ouvriers venaient travailler dans la propriété, nous venions voir, poser mille questions. Widziun nous enseignait que, durant le travail, il importe de se comporter comme à l’église, excepté que lorsque l’on travaille, l’on a le droit de péter. Je pense maintenant qu’il nous disait cela pour nous faire taire, puisqu’à l’église on ne parle pas. Lorsqu’il lui arrivait de péter en travaillant, il se retournait vers nous d’un air choqué en nous demandant si cela venait de nous.

 

Devant la maison se trouvait un tas de sable fin qui nous semblait très grand. Nous y jouions beaucoup, construisions des maisons, dont les murs étaient de sable, le toit de bout de planches et d’écorces. Nous parvenions à y pénétrer en rampant.

Nous décidâmes de faire des potions magiques. Nous trouvions beaucoup de bouteilles vides dans le grenier. Nous faisions des récoltes d’herbes, de fleurs, de plantes variées, auxquelles nous rajoutions de l’eau. Nous mettions le tout dans les bouteilles, que nous fermions avec des boules de papiers, puis que nous stockions dans les maisons de sable. Nous concoctâmes ainsi toutes sortes de mixtures, à base de plantes différentes, cueillies à des moments divers, le matin, le soir, en période de pleine lune… Nous ne comptions évidemment pas les boire. Or, un jour, notre manège fut découvert. Un drame éclata : nous allions nous empoisonner ! Nous fûmes contraints de vider toutes les bouteilles. Ce fut pour nous un moment tragique.

 

La double vie de Wlodek

 

La ligne de chemin de fer qui passait non loinde la maison était celle qui reliait Varsovie à Wilno, puis à Leningrad. Les Allemands l’utilisaient pour le transport des troupes et du matériel militaire vers le front. En divers points, ils installèrent des casernes abritant des soldats ayant pour mission de protéger la ligne contre le sabotage.

 L’une de ces casernes se trouvait à deux ou trois kilomètres de la maison. Le commandant était un vieil Allemand, trop âgé pour monter au front. Il venait souvent à la maison, car il pouvait ainsi parler allemand avec d’autres personnes que ses hommes. Au début, beaucoup de ces soldats étaient des Polonais de la région de Silésie, mobilisés dans le Reich allemand. Ils devaient patrouiller le long de la ligne de chemin de fer, mais dès qu’ils s’étaient suffisamment éloignés pour ne plus être vus, ils s’étendaient dans les hautes herbes et se faisaient dorer au soleil, ou bien encore ils allaient dans les villages pour bavarder, acheter de la nourriture.

Mon cousin Wlodek, âgé alors d’environ quatorze ans, avait commencé à apprendre l’allemand à l’école. Il entretenait de bonnes relations avec les soldats. Il allait souvent les voir. J’appris bien plus tard qu’il en profitait pour consulter les affichages et recueillir toutes les informations concernant le passage des trains. Ils communiquait ensuite ces informations à une personne d’un village voisin, qui les transmettait ensuite à la résistance. La ligne de chemin de fer sautait ainsi juste au passage du train.

Ma mère prenait souvent le train à Orwidow, près de la caserne, pour se rendre à Wilno. Lorsque Wlodek, bien des années plus tard, revint de Sibérie, elle lui confia qu’elle avait trouvé curieux que le train n’ait jamais sauté lorsqu’elle se trouvait dedans. Il lui répondit que ce n’était pas un hasard…

Cela dura au moins deux années. Personne n’était au courant. Puis le commandant fut remplacé. Les Allemands commencèrent à se douter que quelqu’un communiquait les informations, et se mirent à soupçonner sérieusement Wlodek, ainsi que l’un de ses amis. Tous deux, sans doute prévenus,  rejoignirent alors un détachement de résistance organisé.

Souvenirs de ski[13]

Un jour, nous trouvâmes un petit livre qui expliquait les différentes techniques de ski, illustrées de dessins explicatifs. A l’époque, la technique du virage était basée sur le principe du chasse-neige ; on disait « faire une christiania ». Une autre technique était celle du telemark, du nom d’une ville de Norvège. Elle s’emploie sur des pistes peu inclinées, lorsque les skis s’enfoncent bien dans la neige. Elle est donc plus adaptée au ski nordique qu’au ski alpin. Nous ne parvînmes jamais à la maîtriser, et elle nous semblait fort compliquée.

Or, lors de vacances de février à Nax, dans le Valais, j’ai vu un jour un couple de Norvégiens qui skiaient très bien. De loin, leurs évolutions étaient du plus bel effet, et plusieurs personnes s’étaient déjà approchées pour admirer. Les deux skieurs semblaient faire des révérences à chaque virage. Je réalisai soudain qu’ils faisaient du telemark, et que ce que nous avions essayé de faire à l’époque n’avait rien à voir avec cela. Je compris alors pourquoi nous n’avions jamais réussi.

Le domaine

Le parc descendait depuis la maison jusqu’à la rivière Wilja. En regardant vers la rivière, sur la gauche, au-delà du parc, on apercevait un verger, puis les bâtiments de la ferme. A droite, après la glacière, coulait un petit ruisseau délimitant le parc, et alimentant l’étang aux poissons. Il était traversé par deux petits ponts de bois. Par-delà le ruisseau, s’étendait un potager de un ou deux hectares dans lequel, après le dégel, on plantait toutes sortes de légumes que l’on utilisait ensuite.

Je possédais un petit carré pour moi tout seul, dans lequel je plantais à peu près les mêmes légumes, à la même époque, que les adultes dans le grand potager. Or, sans que je comprisse pourquoi, dans mon potager, tout poussait en retard. Lorsque les radis étaient déjà bons à cueillir chez les grands, les miens étaient encore minuscules, les concombres avaient la taille de petits cornichons…

A côté du potager, passant d’abord entre le pâturage et un terrain vague qui descendait jusqu’à la rivière, un chemin traversait ensuite une forêt de sapins, et menait, à moins de deux kilomètres de la maison, à une maisonnette appartenant à la propriété. Il débouchait plus loin sur un village, ou plutôt un zascianek, c’est-à-dire un hameau habité par des nobles vivant comme des paysans. En général, ils étaient tous apparentés. Leur origine venait d’une famille noble possédant des terres, qui avait les partagées entre ses enfants. Eux-mêmes avaient ensuite partagé ces terres entre leurs propres enfants et, de fil en aiguille, on obtenait un village dont tous les habitants portaient le même nom. Celui qui se trouvait dans notre voisinage se nommait Spragielino, et ses habitant Wasowiczonie.

A l’extrémité opposée, on pouvait voir quelques maisons de vacances d’havitants de Wilno. Dans l’une d’elles vivaient deux instituteurs, frère et sœur, qui nous faisaient la classe. Ils étaient restés sur place lorsque la guerre s’était déclarée. Un autre maison abritait un médecin, sa femme, et leurs trois enfants. Plus loin, c’était une famille ayant quitté la Russie après la Révolution ; à cause de leurs origines, nous évitions tout contact avec eux.

Les conditions de vie autour de Pokrajczyzna étaient meilleures sous l’occupation allemande que sous l’occupation russe. Nous étions moins directement persécutés. En effet, le N.K.V.D. ne cessait de nous épier.

A l’époque du Carnaval, comme Pokrajczyzna était la plus grande maison, l’on y organisait des bals réunissant les gens « de notre milieu », c’est-à-dire, entre autres, les instituteurs, le médecin, Doktor Sylvanowicz, et encore d’autres voisins. Ce dernier était complètement nul au début de la guerre car il venait de terminer ses études. Mais en sa qualité d’unique médecin à moins de 10 km, il s’était attaché une grande clientèle, ce qui lui permit d’acquérir de l’expérience. Après la guerre, il devint professeur de médecine à l’Académie médicale de Gdansk !

Pour le Nouvel An, il préparait des spectacles mettant en scène des marionnettes découpées dans du papier. Il en écrivait les textes. Il était en effet dans la tradition polonaise de monter des spectacles pour la nouvelle année, dans lesquels on parodiait les personnages en vue et les hommes politiques. Doktor Sylvanowicz y mêlait aussi le thème de Noël, introduisant le diable, des anges, Hérode, et autres personnages. De plus, il caricaturait les invités. Cela nous faisait beaucoup rire.

Lors d’une soirée dansante, vint à la maison le vieux commandant qui gardait le chemin de fer, avec son accordéon. Il se mit à jouer des valses et autres airs allemands, faisant danser les couples et remplaçant le gramophone. Soudain, je ne sais quelle mouche le piqua, il monta à l’étage, entra dans la chambre où je dormais, s’assit au pied de mon lit et se mit à jouer pour moi en répétant : « Shoine musike ! », qui signifiait « jolie musique » en allemand. Or, j’avais très sommeil et son art ne m’intéressait aucunement. Ma mère voulut le faire sortir, mais il resta très longtemps. Il était sans doute emporté par ses souvenirs.

Activités clandestines

La ligne de chemin de fer servait à envoyer des renforts sur le front. Les soldats allemands achetaient de l’alcool en grande quantité. Or, théoriquement, il était interdit de leur vendre de l’alcool. Une loi, en effet, rendait le vendeur passible de peine de mort, et le soldat acheteur était sévèrement puni. Mais comme soldats et officiers tenaient à acheter de l’alcool, y compris les officiers chargés d’empêcher de trafic, cette loi draconienne n’était presque jamais appliquée.

La production d’alcool également était interdite, sauf dans les distilleries contrôlées par l’administration allemande. Mais presque tout le monde avait des alambics et produisait de l’alcool. Pokrajczyzna, bien évidemment, n’échappait pas à la règle. Nous abritions une installation très perfectionnée fabriquée par un habitant de Spragielino, technicien aux chemins de fer. Elle produisait un alcool de très bonne qualité. Cet homme gagnait sa vie en fabriquant des installations en pièces détachées, permettant d’honorer les commandes. 

Notre distillerie était cachée je ne sais où. Elle produisait de la vodka blanche à partir de pommes de terre, que l’on ébouillantait, puis auxquels on ajoutait de la levure, et que l’on laissait fermenter un ou deux jours. La distillation se faisait de nuit. Cet alcool, de bonne qualité, était vendu en gros à Wilno, à des personnes qui, à partir de cet alcool pur, fabriquaient d’autres alcools qui parvenaient par réseau aux Allemands. C’était la plus importante source de revenus de la maison. Je posais beaucoup de questions pour comprendre comment cela fonctionnait, et je constate à présent que le système était beaucoup plus perfectionné que ceux des distilleries que j’ai eu l’occasion de visiter en France.

Les jouets[14]

Pendant la guerre, nous ne possédions pratiquement aucun jouet. A Pokrajczyzna, nous n’avions trouvé que des revues anciennes, notamment L’Illustration, que nous n’avions le droit de regarder qu’exceptionnellement, et selon certaines conditions : au salon, sur une table en ébène interdite aux jeux, en faisant très attention. Mais nous pouvions utiliser les autres revues pour les découper ou en recopier les illustrations, par exemple.

Nous confectionnions nous-mêmes nos jouets. Le matin de ma fête, je me réveillai entouré de jouets magnifiques posés au pied de mon lit. Lorsque je voulus jouer avec… je me réveillai : ce n’était qu’un rêve. Je fus extrêmement triste et déçu toute la journée.

Nous avions quelques soldats de plomb, mais ils furent vite cassés. Nous confectionnions des jouets en papier : des soldats, du matériel militaire surtout, puisque nous étions en guerre. Nous dessinions les soldats, puis nous les découpions, en prenant soin de laisser une languette en bas, fendue en son milieu et plié de part et d’autre afin de former le socle. Nos figurines pouvaient ainsi tenir debout. Nous collions ensuite ce pied sur un rectangle de papier afin de le rendre plus stable. Nos militaires étaient soit découpés dans des revues, soit recopiés.

Lorsque quelqu’un se rendait à Wilno, il s’efforçait de nous rapporter de vieux journaux. Un jour, je découvris une photo de chasseur alpin allemand. Je la recopiai en plusieurs exemplaires à l’aide d’une feuille de papier carbone, jusqu’au moment où l’original fut si abîmé par les traits de crayon successifs que je ne pouvais plus rien en faire. Je me suis ainsi constitué un détachement entier de chasseurs alpins que les autres ne possédaient pas.

Nous formions également des canons à l’aide de rectangles de papier enroulés comme du papier à cigarette et maintenus ainsi à l’aide d’un peu de colle. Les roues étaient des cercles découpés, puis entaillés sur tout le pourtour afin de former des languettes ensuite repliées et recouvertes de colle. Nous appliquions ensuite une bande de papier ou un ruban afin de les rendre rigides.

Je fis même un jour une grande et large tour, munie de fenêtres évidées sur trois côtés et munies chacune d’un volet. Nous réalisâmes des camps militaires sur le sol, des défilés, et toues sortes de mises en scène.

Nous avions trouvé un petit livre nommé Pliage d’objets artistiques en papier. Nous apprîmes ainsi à confectionner des bateaux, des oiseaux, des avions… Puis nous nous mîmes à en inventer. Babelka voulut nous apprendre à fabriquer des objets en papier mâché, mais cela ne nous intéressait pas.

Nous utilisions aussi des papiers de bonbons. Nous les pliions de manière à obtenir un carré avec l’illustration bien en évidence. Nous obtînmes des collections entières d’écrevisses, de vaches, … qui nous servainet principalement à un jeu : nous placions le pion sur la paume de la main tournée vers le haut. Puis nous tapions par en-dessous contre le rebord de la table. Le papier s’envolait alors et tombait sur la table. Le papier du joueur suivant devait venir recouvrir le premier. Dans ce cas, il récupérait les deux papiers. Le but était de ramasser le plus possible de jetons afin d’obtenir la collection la plus grande, mais surtout la plus variée.

La colle qui servait à tous ces bricolages était fabriquée à la maison avec de la fécule de pommes de terre (faite maison également) et de l’eau très chaude. On pouvait aussi se servir également de farine, mais la colle obtenue était de moins bonne qualité.

J’ai emporté une partie de ces jouets à Gdansk, lorsque nous nous y installâmes. Cependant, les voyages en train et les déménagements successifs les avaient bien abîmés. Je finis par tout jeter, vers l’âge de douze ans. Ma mère en reparla bien après. Elle pensait que j’avais voulu montrer par ce geste que je n’étais plus un enfant et que je ne souhaitais donc plus garder mes jouets d’enfant. En réalité, mes motivations étaient autres. En premier lieu, je n’avais plus envie de réparer ce matériel, qui n’était pas en bon état. Je n’avais de plus pas beaucoup de place pour le ranger. Enfin, la vraie raison est que le cœur n’y était pas. J’avais vécu beaucoup de changements en peu de temps, et ces jouets restaient liés à Pokrajczyzna, autrement dit à une époque révolue. Je ne pouvais plus revenir en arrière.

Dès le mois de novembre, pour préparer Noël, nous fabriquions des guirlandes et des décorations pour l’arbre de Noël. Les grandes personnes nous procuraient du papier glacé de couleur. Wojek Ron nous montrait comment nous y prendre. Des anneaux entrecroisés formaient des guirlandes, ou encore des morceaux de pailles dans lesquels nous faisions passer du fil à coudre. Nous découpions également des carrés dans du papier crépon, et nous les pliions en accordéon. Puis, nous faisions passer à travers du fil à l’aide d’une aiguille. Nous superposions ainsi les accordéon en les agençant de manière à former une étoile. Nous confectionnions aussi des bateaux, des avions, et autres décorations que nous accrochions à l’arbre de Noël.

 

Après l’hiver 1942-1943[15], la situation sur le front Est, en Russie, se retourna.

Sur le front de l’est, la bataille victorieuse de Stalingrad (novembre 42 à février 43) marque un tournant décisif sur le chemin du triomphe des anti-nazis.

Les Allemands, stoppés, perdirent l’avantage et commencèrent à reculer. Durant le siège de Leningrad, qui dura tout l’hiver, l’approvisionnement de la ville fut  très difficile. Le mot d’ordre était : « Tout pour l’armée ». la population civile vivait dans des conditions épouvantables, sans chauffage par moins 30 à 40° , et sans nourriture. Il y eut des cas de cannibalisme, et autres atrocités. Une fois le siège allemand repoussé, le général ukrainien Wlasow, qui commandait la défense de le ville, se rendit aux Allemands avec une partie de son armée pour combattre le gouvernement communiste capable de traiter de cette manière sa propre population.

Un accord fut conclu avec les Allemands, afin de créer une armée ukrainienne qui combattrait le régime communiste russe. Mais les Allemands se méfiaient des Ukrainiens. Les unités ainsi composées furent donc dispersées au sein des unités allemandes.

Le gouvernement polonais en exil en Angleterre demanda une reconnaissance, d’ores et déjà, de l’ancienne frontière orientale. Staline, dont l’ambition était de restaurer les limites de la Russie impériale d’antan, fort de sa puissance et des récents succès, écarta sans équivoque une telle hypothèse. Pour exploiter ce différend, la propagande allemande porta à la connaissance internationale la découverte des charniers des officiers polonais éliminés  à Katyn, en Biélorussie, afin de diviser davantage les deux alliés. Aux demandes d’explication du gouvernement polonais, les Soviétiques répondirent par la rupture des relations diplomatiques. Le général W. Sikorski, principal antagoniste de Staline, disparut dans un accident aérien à Gibraltar, sur le périple d'une inspection des troupes polonaises basées en Afrique du Nord. Les autorités soviétiques de leur côté planifièrent leur dessein propre, elles permirent la création de l’association des patriotes polonais avec des hommes gagnés à leurs idées frontalières. Elles autorisèrent également la formation d’une armée polonaise, la division Kosciuszko (avec de nombreux cadres de l’Armée rouge, les officiers polonais demeurant introuvables – voir Katyn), aux ordres du génral Berling. Cette unité, après un baptême du feu à Lenino, grossit ses effectifs au fur et à mesure de son avance, notamment lors de l’arrivée sur les territoires libérés peuplés de Polonais.

Un de ces Ukrainiens était affecté au poste frontière situé près de Pokrajczyzna. Il avait la fonction de felczer, intermédiaire entre celle d’infirmier et celle de médecin. Il venait souvent nous voir, et racontait sa vie. Il était originaire d’un village en Ukraine, dont il fréquenta l’école jusqu’à ce qu’il fut envoyé poursuivre ses études en ville. Il étudia brillamment la médecine, à l’époque de la collectivisation forcée des années 30  en Russie.

Afin de forcer les paysans à adhérer aux kolkhozes, l’armée réquisitionnait alors toute la nourriture : boisson, blé, céréales, bétail… S’ensuivit une famine épouvantable entraînant la mort de vingt à trente millions de personnes. Comme il vivait en ville, il survécut.

Il nous raconta cette histoire lors d’une conversation tournant autour de la religion. Il affirma ne pas croire en Dieu, mais au diable. En effet, Dieu, il ne l’avait jamais vu, mais le diable, oui, il l’avait vu. En effet, quand il était retourné dans son village pour les vacances, il avait constaté que toute sa famille était morte de faim, et qu’il ne restait plus que quelques personnes dans le village. C’est la raison qui l’avait poussé à s’engager dans l’armée ukrainienne du côté allemand afin de combattre ce régime inhumain.

Or, les unités ukrainiennes étaient méprisées par les Allemands, qui se méfiaient de ces hommes. Lorsqu’ils étaient faits prisonniers par les Russes, ils étaient considérés comme des traîtres par ces derniers. Ils étaient fusillés sur place s’ils avaient la chance de ne pas être torturés auparavant. Dans ces conditions, ces Ukrainiens, tout au long de la guerre,  se sont transformés peu à peu en sauvages. Ils commirent des atrocités pires que celles des S. S.

La résistance (partyzanci)[16]

Au début de l ‘occupation allemande, après la guerre germano-soviétique, Wojek Ron et sa famille quittèrent Pokrajczyzna. Il trouva une situation comme gérant d’une propriété nommée Worniany. Ils venaient de temps en temps, surtout pour les fêtes de Noël et de Pâques.

Ils arrivèrent un jour de printemps 1942 en voiture à cheval, très excités. En effet, la route traversait une grande forêt, et ils avaient été interceptés par deux cavaliers armés portant des brassards blancs et rouges sur les bras, aux couleurs du drapeau polonais. Ils avaient demandé à Wojek Ron qui il était, d’où il venait et où il allait. Puis ils lui avaient recommandé de continuer sur la route sans s’arrêter ni s’écarter. Ils les avaient accompagnés à travers toute la forêt, puis leur avaient fait un salut militaire et leur avaient souhaité bon voyage. Toute la famille était très excitée d’apprendre que l’armée polonaise subsistait, même sur les territoires occupés.

Il s’agissait des premiers détachements organisés de la Résistance. En effet, presque tout de suite après la défaite de la Pologne, certains militaires avaient commencé à rechercher des gens de confiance pour former de petits groupes, réunir des armes et commencer à organiser de petits sabotages. Peu à peu, ces groupuscules ont pris contact entre eux, jusqu’à former une organisation couvrant presque tout le territoire de la Pologne, et en contact avec le gouvernement polonais à Londres. On donna à cette organisation le nom d’Armia Krajowa, afin de la distinguer de l’armée en exil en Angleterre. En fait, ces deux armées étaient deux branches du gouvernement polonais en exil à Londres.

Si les Polonais entreprirent de lutter dès le début contre l’envahisseur, ils se structurèrent très progressivement dans des mouvements secrets, grossis par des militants qui échappèrent à l’emprisonnement, aux massacres ou aux travaux forcés. La principale composante fut l’A. K. (Armia Krajowa), « Armée de l’Intérieur », forte de 400 000 hommes, dont l’action se situa en collaboration avec le gouvernement de Londres. Dans une mesure bien moindre, prirent part aux combats les « Bataillons Paysans » (Bataliony Chlopskie) et l’Armée Populaire, très peu nombreuse, et soumise au parti communiste. Les actions menées prirent la forme de guérilla et parfois d’affrontements directs importants dans les grandes régions forestières. Les partisans se donnèrent pour missions la libération de prisonniers, l’attaque des convois allemands et de leurs détachements, la déstabilisation des transports ennemis, l’exécution des tyrans allemands. Ils parvinrent à mettre sur pied une organisation remarquable, autonome, avec un système de communications performant, une commission d’aide aux fugitifs ou victimes des tribunaux et même une scolarisation mobile.

Après la défaite russe et l’occupation allemande, sur la partie est de la Pologne, les Russes larguaient des groupes de soldats dont le rôle devait être de perturber au maximum les arrières du front allemand. Mais la grande majorité de ces troupes, que les Polonais appelaient les « parachutés », se cachaient dans les forêts et engageaient très peu de sabotages ou d’actions militaires contre les Allemands. Leur occupation principale était de rançonner la population civile. Ils arrivaient dans les villages, pillaient, tuaient, incendiaient, puis se réfugiaient de nouveau dans la forêt. Dans la région de Wilno, les premiers groupes organisés de résistance étaient des organisations d’autodéfense de la population contre ces bandes russes. Ils effectuaient également des actions de sabotage contre les Allemands.

Les détachements s’appelaient des « brigades ». La première était organisée par un ex-officier de l’armée polonaise dont le pseudonyme était « Lopaszko ». C’est sans doute sa brigade que Wojek Ron avait rencontrée. La seconde brigade, organisée peu de temps après, était commandée par « Jurand », d’abord officier dans la brigade de Lopaszko. Comme les partisans se multipliaient, l’unité s’était alors divisée en deux groupes. C’est dans la brigade de Jurand que fut intégré Wlodek. La troisième brigade, commandée par « Szczerbiec », était une brigade motorisée possédant des camions, des véhicules blindés et qui, malgré cela, parvenait à se cacher des Allemands. Il leur arrivait cependant de soutenir de véritables batailles contre l’armée allemande.

Pokrajczyzna étant située un peu à l’écart mais tout de même très près de Wilno, et la maison étant très grande, elle servait de relais pour la résistance. Beaucoup de personnes recherchées par les Allemands, qui devaient quitter d’urgence Wilno, venaient à Pokrajczyzna, qui était à trois heures et demie de marche à pied de Wilno (environ 25 km). Ils venaient également à vélo ou en voiture à cheval. Ils restaient souvent quelques jours, le temps de trouver une planque un peu plus sûre, ou d’entrer en contact avec la Résistance. C’est ainsi que des armes se trouvaient fréquemment dans la maison. Il m’est arrivé de voir un fusil ou un revolver cachés derrière une armoire ou au fond d’un placard. Comme nous étions beaucoup d’enfants, même si les grandes personnes évitaient de parler de tout cela en notre présence, nous entendions des bribes de conversation. L’attitude adoptée par les adultes fut de ne pas faire les choses en cachette, mais de nous donner la consigne très stricte de ne parler à personne de ce qui se passait ou se disait à la maison, car cela pouvait être très dangereux pour tout le monde. Cette consigne fut toujours très bien observée.

Wojek Ron et sa famille vivaient à Worniany, dans un manoir (dwor) au milieu d’une grande propriété ; les terres des paysans jouxtaient les siennes. Une nuit, les Russes attaquèrent et incendièrent le village, qui n’abritait aucun Allemand. Ils incendièrent également les bâtiments appartenant à la propriété, tout en tirant des coups de fusil. Wojek Ron et Ciocia Bacia prirent Krystyn dans leurs bras et tentèrent de s’échapper. Le champ qu’ils devaient traverser pour rejoindre la forêt était éclairé par la lumière de l’incendie. Un Russe, qui semblait être un officier, les désigna à l’un de ses hommes en criant : « Tire, tue-les, ils s’échappent ! » Ce soldat, heureusement, ne tira pas. Il répliqua : « Ce sont des femmes et des enfants ! », s’approcha de la petite famille et leur dit en russe : « Venez, suivez-moi ! ». Il les accompagna jusqu’à la forêt et leur indiqua la direction à prendre afin de ne pas rencontrer l’autre soldat russe. C’est ainsi qu’ils gardèrent la vie. Ils en réchappèrent pour la seconde fois. Ils revinrent pour un certain temps à Pokrajczyzna, jusqu’à ce que Wojek Ron trouve une situation et déménage à Suzany.

 

A un moment donné, la tension fut extrême à la maison, mais Krystyn et moi en ignorions la cause. Bohdan, lors de son dernier séjour en France, m’a raconté ce qui s’était passé. Wlodek et son ami Janusz avaient dissimulé quelques armes dans la maison. Or, Jurek et Bohdan découvrirent un jour la cache, s’emparèrent du contenu afin de posséder leurs propres armes, et les cachèrent dans un autre endroit. Lorsque Wlodek constata la disparition, il fut persuadé que ma mère avait découvert la cache et jeté les armes dans l’eau afin de ne pas attirer le danger sur la maison. Lorsque les deux garçons lui demandèrent de restituer les armes, elle répondit à juste titre qu’elle n’était au courant de rien. Ils ne la crurent pas, constituèrent un tribunal et la condamnèrent à mort. Voyant la tournure dramatique que prenaient les événements, Jurek et Bohdan finirent par avouer.

 

Presque tout le monde possédait des armes, non seulement les armes que les soldats polonais rentrés chez eux après la défaite avaient gardées et cachées, mais également des armes achetées aux Allemands. On ne les gardait généralement pas chez soi, car elles constituaient un danger en cas de découverte par les Allemands ; on les mettait dans des caisses en bois, ou bien on les enveloppait de plusieurs chiffons graissés, et on les enterrait. Ainsi, même si elles étaient retrouvées, on ne pouvait déterminer à qui elles appartenaient. Chercher ces caches d’armes servait à approvisionner la Résistance, mais c’était devenu peu à peu comme un sport, si bien que, pris au jeu, je me mis moi aussi à chercher des armes.

L’une des méthodes consistait à utiliser un long fil de fer assez rigide, aiguisé en pointe d’un côté, un peu tordu de l’autre afin de former une poignée. Lorsqu’un endroit semblait suspect, on sondait le sol à l’aide de cet ustensile.  Si l’on sentait une résistance et que l’on entendait un son un peu sourd, c’était que l’on avait touché un couvercle. Il ne restait alors plus qu’à creuser.

Un jour, je suivais la piste menant à Spragielino avec mon fil de fer, et sondais le sol sans trop de conviction. Soudain, non loin de Spragielino, je sentis  une résistance près de la surface, et entendis un son plutôt sourd. Je m’arrêtai, sondai en tous sens, repérai les dimensions d’une caisse pouvant contenir des fusils. Mon excitation allait grandissant. Lorsque je fus certain qu’il s’agissait d’une cache d’armes, je repartis en courant vers Pokrajczyzna, et annonçai ma découverte à Jurek et à mes cousins. Mais je me gardai bien de révéler l’endroit. De toute façon, l’on ne me crut pas. Cependant, mon manège avait dû être vu de Spragielino, car lorsque je retournai là-bas au crépuscule, armé d’une pelle pour déterrer mon butin, je fus tout désappointé : la terre avait été remuée, et il ne restait plus rien… J’avais en tout cas la confirmation qu’il s’agissait bien d’une cache d’armes !

Je ne me souviens pas comment je les obtins, mais je possédais quelques cartouches pour carabine ou pistolet, je ne sais plus. Je conclu un arrangement avec un garçon de mon âge vivant à Spragielino : je lui cédai les cartouches en échange d’un vieux revolver turc, ainsi qu’il le décrivait. Au lieu de me le donner en mains propres, il m’indiqua où il se trouvait afin que j’aille le chercher moi-même. Je le découvris donc dans la forêt, caché sous les branches d’une bruyère, accompagné d’un pistolet mitrailleur et d’un paquet de cartouches. Le revolver était magnifique, de gros calibre (on pouvait introduire un doigt dans le canon), gravé de motifs en forme d’arabesques sur les parties métalliques. Le chien était cassé, on avait soudé un clou à la place. Pour ce revolver atypique, les cartouches étaient devenues introuvables. Actuellement, cette arme représenterait une belle pièce de collection.

J’en ôtai la rouille, la graissai, et l’enveloppai de plusieurs chiffons, et le cachai dans la terre, près de la clôture du potager, côté rivière. Je l’entretenais régulièrement, et je l’ai gardé jusqu’à la fin de la guerre. Les derniers temps, comme la maison était investie par des soldats du KGB, je passais très rarement vérifier s’il était à sa place. Mais chaque fois, je constatai qu’il était toujours là. Il y est resté après notre départ. Peut-être quelqu’un l’a-t-il retrouvé, car un lotissement de maisons fut construit à cet endroit. Ou bien peut-être  a-t-il été enfoui encore plus profondément par un bulldozer.

 

4. LES ANNEES  43/44[17]

Sur le front de l’est, la bataille victorieuse de Stalingrad (novembre 42 à février 43) marqua un tournant décisif sur le chemin du triomphe des anti-nazis. Le gouvernement polonais en exil en Angleterre demanda une reconnaissance, d’ores et déjà, de l’ancienne frontière orientale. Staline, dont l’ambition était de restaurer les limites de la Russie impériale d’antan, fort de sa puissance et des récents succès, écarta sans équivoque une telle hypothèse. Pour exploiter ce différend, la propagande allemande porta à la connaissance internationale la découverte des charniers des officiers polonais assassinés à Katyn, en Biélorussie, afin de diviser davantage les deux alliés. Aux demandes d’explications du gouvernement polonais, les Soviétiques répondirent par la rupture des relations diplomatiques. Le général W. Sikorski, principal antagoniste de Staline, disparut dans un accident aérien à Gibraltar, sur le périple d’une inspection des troupes polonaises basées en Afrique du Nord. Les autorités soviétiques de leur côté planifièrent leur dessein propre, elles permirent la création de l’association des patriotes polonais avec des hommes gagnés à leurs idées frontalières. Elles autorisèrent également la formation d’une armée polonaise, la division Kosciuszko (avec de nombreux cadres de l’Armée rouge, les officiers plonais demeurant introuvables - voir Katyn), aux ordres du général Berling. Cette unité, après un baptême du feu victorieux à Lenino, grossit ses effectifs au fur et à mesure de son avance, notamment lors de l’arrivée sur les territoires libérés peuplés de Polonais. Au début de 1944, les résistants polonais se battirent aux côtés des Soviétiques lors de la reconquête de Wilno, de la Biélorussie et de l’Ukraine, avec de grosses pertes lors de la libération des villes dont Lwow. Tous ceux qui participaient à la résistance anti-germanique ou qui n’épousaient pas les idées polotiques de restructuration des frontières ou la doctrine communiste furent désarmés, exécutés ou exilés vers les confins asiatiques dès la fin des combats. Il en fut de même pour les civils plonais arrachés à leur sol natal, abusés par les Ukrainiens nationalistes, la police biélorusse et et la police ukrainienne pro-soviétique. Tout cela pour éliminer les éléments polonais sur les terres annexées, et supprimer tous ceux qui pourraient s’opposer à la soviétisation.

Au printemps 44, les Russes avançaient très vite derrière les Allemands, qui se retiraient. Eut lieu alors la bataille de Wilno. La ville était défendue par une garnison allemande. Tout un groupe de partyzanci prit part à ce combat. Cette action fut appelée « Opération Ostra Brama », du nom de la chapelle miraculeuse de la Vierge à Wilno. Une fois la ville entièrement nettoyée par les Allemands, les Russes demandèrent que tous les Polonais capables de porter les armes et voulant se battre contre les Allemands se fasse incorporer dans l'armée polonaise du Général Berling. Un matin, beaucoup d'hommes se réunirent à Pokrajczyzna et à Spragielino, attendant d'autres groupes avant d'aller tous ensemble incorporer cette armée. Nous autres, les enfants, nous circulions entre tous ces gens. Le matin, l'ambiance était excellente, car tout le monde voulait se battre contre les Allemands afin de les chasser de Pologne le plus rapidement possible. Or, les autres groupes tardaient à arriver.  En début d'après-midi, les gens semblèrent peu à peu moins enthousiastes et ils commencèrent à se disperser. Certains rentrèrent chez eux.  Vers la fin de l'après-midi, arriva un partisan polonais, un pansement à la tête. Il raconta ce qui était arrivé dans la banlieue de Wilno.

La veille au soir, tous les officiers polonais des troupes déjà en place avaient été invités à un banquet d'amitié en l'honneur de leur incorporation à l'armée russe. Or, dans la nuit, ils avaient été arrêtés par le KGB et emprisonnés. Les partisans, quant à eux, réalisèrent qu'ils étaient encerclés par l'armée rouge. Il leur fut ordonné de déposer immédiatement leurs armes. Ces hommes n'étaient pas des officiers, mais des gens tout de même bien aguerris et ayant l'expérience des Russes ; ils savaient donc très bien ce qui les attendait. La majorité d'entre eux s’emparèrent de leurs armes et tenta de s'échapper de cet encerclement tout en combattant, et beaucoup y réussirent. Les autres moururent pour la plupart. Quant aux survivants prisonniers, ils furent envoyés en Sibérie. L'homme qui était parvenu à Pokrajczyzna était de ceux qui avaient réussi à s'échapper. On lui donna à manger, on lui changea son pansement, et il repartit.

 

Histoire de Marceli Nowotko[18]

Afin de montrer que les Russes envisageaient d’éliminer les résistants polonais dès que l’occasion se présenterait, je vais raconter à préent l’hsitoire de Marceli Nowotko.

La direction du parti communiste était alors à Moscou. En 1942 ou 1943, un émissaire du parti communiste polonais, Marceli Nowotko, fut envoyé à Varsovie pour reprendre en main l’organisation du Parti en Pologne et diriger directement l’Armia Ludowa. Lors d’une réunion avec le dirigeant de l’Armia Ludowa, il donna pour consigne de dénoncer à la Gestapo de l’Armia Krajowa, prétextant qu’ils étaient alliés des impérialistes et des oppresseurs du peuple. A la sortie de cette réunion, il fut abattu par un membre de l’Armia Ludowa ayant participé au meeting. En effet, ce dernier était persuadé que Nowotko était un agent de la Gestapo infiltré dans les instances dirigeantes du parti communiste. Cet épisode ne fut jamais mentionné dans l’histoire officielle de la Pologne, ni dans les manuels scolaires. Nowotko a toujours été présenté comme un héros national abattu par un indicateur de la Gestapo.

 

Avant la bataille de Wilno, les Allemands se retiraient ; ils avaient juste laissé une garnison pour défendre Wilno le plus longtemps possible, par ordre personnel de Hitler. Le front existant auparavant avait été rompu un à deux mois plus tôt. A certains endroits, les Russes avançaient très vite. Dans d’autres coins, les Allemands essayaient autant que possible de retarder l’avancée russe.

Durant quelques jours, nous vîmes passer les soldats allemands dans un ordre relatif, puis des groupes très hétéroclites de soldats russes, puis de nouveau des détachements allemands plus ou moins importants, puis de nouveau des groupements russes, et ainsi de suite durant plusieurs jours. Chez les Russes, c’était parfois un officier qui commandait une dizaine de soldats, parfois un caporal ou un sergent qui en commandait plusieurs dizaines. Ils disaient que, eux, appartenaient «à la première tranchée », c’est-à-dire que, au début de l’offensive, ils étaient dans la première vague d’assaut. Les pertes étaient alors déjà très lourdes, et avec les combats qui continuaient après que la ligne de front avait été interrompue, il ne restait, d’un régiment ou d’un bataillon, que quelques dizaines de soldats. L’Etat-major russe n’avait pas retiré ses soldats du front pour reconstituer les unités, mais leur avait donné l’ordre d’avancer jusqu’à Berlin.

Les unités d’origine de ces groupes de soldats avaient tout simplement été rayées des listes  de l’Etat-major ; ils ne recevaient donc aucun approvisionnement en nourriture, ni en munitions. S’ils trouvaient quelque camion abandonné, qu’il soit russe ou allemand, ils s’en emparaient et l’utilisaient jusqu’à épuisement de la réserve d’essence. Ils récupéraient des munitions sur les morts ou les blessés aussi bien russes qu’allemands. Ils entraient chez l’habitant et pillaient tout ce qu’ils trouvaient à manger, et tout ce qu’ils pouvaient voler. Il ne s’agissait pas de protester. Les vélos et les montres étaient ce qu’ils recherchaient le plus. Certains d’entre eux portaient plusieurs montres sur chaque bras, récupérées sur les morts ou bien parmi la population.

Un jour, une dizaine de soldats russes arrivèrent à Pokrajczyzna. Ils dévorèrent tout ce qu’ils trouvèrent, puis se dispersèrent en fouillant la maison et tous les bâtiments de la ferme, cherchant ce qu’ils pourraient voler.

Nous assistions attentivement à tout ce qui se passait. Un officier se trouvait devant la maison avec quelques autres soldats. A un moment, dans l’encadrement d’une fenêtre du grenier du second étage apparut un soldat. Un de ceux qui étaient devant la maison prit sa carabine, visa son camarade, et tira. Ce dernier, après s’être caché au moment de la visée, sortit la tête après le coup, en faisant coucou. L’autre tira de nouveau. Baba arriva et nous ramena immédiatement à la maison. Nous les entendîmes continuer à tirer en riant pendant un bon moment. Il n’y eut pas de victime.

Plus tard, ce fut l’armée régulière russe qui passa. Puis, tout de suite après, le KGB, qui avait commencé à organiser le pouvoir soviétique sur le terrain. Je n’ai pas de souvenir exact de la façon dont les choses se sont passées mais, peu de temps après, Wojek Ron partit avec sa famille afin de travailler dans une ferme d’état du village de Suzany. Lors de notre séjour à Wilno en 2003, Wlodek nous y a conduits. J’ai reconnu la maison où avaient habité les Kozlowski. Ciocia Janka, avec ses enfants Bohdan et Krysia, partit également à Suzany, puis Babelka les rejoignit.

Mama resta à Pokrajczyzna avec Jurek et moi. La propriété fut réquisitionnée par le KGB. Dans la maison stationnait un détachement d’une trentaine de soldats-pompiers, commandés par un officier mi-lituanien, mi-russe. Ils nous  laissèrent deux pièces.  La porte faisant communiquer le salon et la salle à manger avait été condamnée, cette dernière pièce étant utilisée comme dortoir par les soldats. Nous disposions donc du salon, et de l’ancien bureau de mon grand-père, donnant sur l’entrée. Mama avait le droit de préparer le repas à la cuisine.

Les soldats étaient plutôt gentils, mais très primaires. Ils aidaient de temps en temps à couper le bois et à d’autres besognes de ce genre. Ils nous avaient laissé une vache et un cheval, qui était une jument petite et bonne à rien. Jurek la montait de temps à autre pour aller à Niemenczyn faire quelques courses.

 

Pokrajczyzna abritait des stocks de nourriture provenant des récoltes faites entre l’arrivée des Russes et l’établissement du vrai pouvoir soviétique. Nous avions également le droit d’élever quelques cochons. La vache donnait du lait, nous pouvions donc fabriquer du beurre et du fromage.

Durant l’hiver 44-45, Mama se rendit à Hamernia afin de faire moudre le seigle au moulin et obtenir ainsi de la farine.

Elle partit tôt le matin, nous laissant à la maison. Lorsque la nuit commença à tomber, elle n’était toujours pas revenue. Nous attendîmes sans très bien savoir quoi faire. Finalement, nous décidâmes d’aller à sa rencontre. Il faisait déjà nuit. A un ou deux kilomètres de la maison, la route faisait une boucle, mais à pied on pouvait prendre un raccourci à travers la forêt. Nous commençâmes à nous y engager. Nous traversâmes ainsi des champs et, au moment de pénétrer dans la forêt, nous vîmes un traîneau attelé à un cheval  se dirigeant vers la maison. C’était Mama qui revenait avec la farine. Elle nous reconnut et nous héla. Nous rentrâmes ensemble. A quelques minutes près, nous nous serions simplement croisés. Elle serait rentrée à la maison et aurait constaté notre absence, tandis que nous aurions continué jusqu’au moulin sans la trouver.

Séjour à Suzany

Pour Noël 44 et Pâques 45, nous fîmes le voyage à Suzany avec elle. La distance me semblait d’environ quarante kilomètres mais, avec cette bête (et méchante jument), le voyage durait une journée entière. Or, en 2004, j’ai mesuré sur la carte une distance de seulement quinze kilomètres !

Pour la messe de minuit, l’église était déjà pleine. A minuit pile, juste au début de la messe, un groupe de partisans polonais entra dans l’église, et se plaça en rang dans l’allée centrale. Sitôt la messe dite, ils sortirent et disparurent. Le commandant de ce détachement n’était autre que Wlodek. Tout le monde fit semblant de ne pas le reconnaître. Quant à moi, je ne l’avais réellement pas reconnu.

La brigade de Jurand avait en effet reçu ordre du gouvernement de l’Armia Krajowa de ne pas poursuivre le combat auprès des Russes et de se retirer sur le territoire qui, d’après les accords de Yalta, devait être la Pologne. Les services de renseignement de la résistance polonaise savaient que l’ordre avait été donné par l’Armée rouge et le KGB d’arrêter tous les soldats appartenant à la brigade de Jurand et de Lopaszko.

Ces deux brigades s’étaient donc dispersées en petits groupes qui essayaient de passer à l’Ouest avant que les Allemands ne se retirent. Comme la ligne de front n’était pas stable,  et que la situation était confuse, certains groupes parvinrent à se retirer en Pologne tandis que d’autres furent surpris par l’avance extrêmement rapide des Russes. Ils se cachèrent dans les grandes forêts de la région en cherchant le moyen de passer en Pologne. C’était très compliqué car le territoire était quadrillé par l’armée russe.

Wlodek faisait partie d’un groupe commandé par l’un officier dont le pseudonyme était Fakir. Lors d'un combat avec un détachement russe qui prétendait les encercler, Fakir fut tué, mais le détachement parvint à s’échapper. Wlodek en prit alors le commandement. Il était âgé de dix-sept ans. Fakir, Jurand et d’autres partisans, que j’ai connus directement ou au travers de conversations de grandes personnes, sont maintenant enterrés dans le quartier militaire du cimetière de Rossa à Wilno. J’ai pris quelques photos de leurs tombes, en 2003.

Durant l’hiver, il avait gardé plus ou moins contact avec sa mère, mais le contact avait ensuite été rompu et nous n’eûmes plus aucune nouvelle jusqu’à ce qu’il revienne en Pologne en 1956.

 

Voici ce qui était arrivé. Le détachement de Wlodek cherchait à passer en Pologne. Il avait été contacté par un autre groupe de partisans qui cherchaient à en faire autant. Mais il fallait être extrêmement vigilant, car bien souvent les Russes organisaient des pièges, en se faisant passer pour des Polonais. Or, cette fois, cela semblait fiable, et Wlodek partit un soir prendre contact avec le commandant de cet autre groupe. Une fois arrivé, il comprit qu’il était tombé dans un traquenard, tenta de s’échapper, fut blessé et arrêté. Il s’agissait bel et bien d’un piège préparé par le KGB.

En même temps, le village dans lequel stationnait le détachement de Wlodek fut attaqué par le KGB. Les partisans aussi bien que la population furent massacrés, certains blessés furent achevés, d’autres, civils ou partisans, furent envoyés en Sibérie, et le village fut brûlé.

 

Il y a cinq ou six ans, Bohdan se rendit dans ce village lors d’une cérémonie d’inauguration d’un monument érigé en mémoire des victimes de ce massacre. Quelques personnes étaient parvenues à s’échapper, et elles avaient pu parler lorsque la Lituanie ne fut plus considérée comme territoire russe.

Bohdan savait que son frère avait été capturé dans ce village. Il s’adressa aux survivants participant à cette cérémonie : « Je vais vous amener le commandant du détachement qui se trouvait basé dans ce village.» Il revint quelque temps après avec Wlodek, qui raconta alors comment les choses s’étaient passées. Bohdan m’a envoyé le compte-rendu de la première cérémonie, celle à laquelle il a assisté seul, et celui de la seconde à laquelle Wlodek et les survivants ont apporté leur témoignage. Je possède donc ce texte. Il a été copié d’après l’enregistrement sur magnétophone de cette cérémonie.

Wlodek fut donc arrêté, condamné lors d’un procès fait à Moscou contre la résistance polonaise. Il passa cinq ans dans les camps de concentration et six ans en déportation au Kazakhstan. Il fut assigné à résidence dans un village qu’il n’avait pas le droit de quitter. En 1956, après la mort de Staline, Krouchtchev prit le pouvoir en Russie et relâcha un certain nombre de Polonais retenus en Russie. Wlodek fut convoqué par la police qui lui annonça : « Tu rentres en Pologne. » 

Ciocia Janka, sa mère essayait de retrouver ses traces par tous les moyens possibles et imaginables. Elle avait écrit plusieurs lettres à la direction des camps de concentration en Russie, en demandant que ses lettres soient délivrées à son fils. En effet, s’il était en vie, le plus probable était qu’il soit là-bas. Elle n’avait jamais reçu de réponse à ses missives. Wlodek en avait reçu une, en tout et pour tout, sur laquelle figurait l’adresse de Sopot. Il arriva en Pologne à Przemysl, où les gens revenant de Russie étaient hébergés le temps nécessaire. Il envoya un télégramme à l’adresse indiquée sur la lettre, mais à ce moment Ciocia Janka n’habitait plus à Sopot. Or, Baba habitait dans le même immeuble, mais à un autre étage. Le facteur, je ne sais comment, savait qu’il existait un lien de parenté entre Janina Mikuc et Maria Umiastowska. Il remit donc le télégramme à Baba. Jurek se rendit alors à Przemysl pour récupérer Wlodek.

A cette époque, j’étudiais à l’université de Cracovie, et j’habitais à Krzeszowice, chez Ciocia Halinka Rzepecka, à trente kilomètres de Cracovie, et je rentrais par le train reliant Przemysl à Gdansk. Un soir, je me trouvais dans le train bondé et, juste avant la station à laquelle je devais descendre, j’ai emprunté le couloir, essayant de me frayer un chemin. Soudain, la porte d’un compartiment s’ouvrit brusquement, quelqu’un me happa et m’attira à l’intérieur. C’était Jurek, qui me montra un homme en me demandant si je le reconnaissais. Je reconnus Wlodek. Mais le train était déjà presque arrêté. Je suis sorti précipitamment du compartiment et je descendis du train juste au moment où il repartait. Je n’avais pas encore vraiment réalisé ce qui m’était arrivé. En marchant vers la maison, peu à peu, je commençai à réaliser, et je me mis à accélérer le pas, au point que j’arrivai à la maison en courant. J’ouvris la porte et je criai très fort : « Wlodek est revenu ! » Seule, Ciocia Halinka se trouvait là. Elle faillit être foudroyée d’une crise cardiaque. Heureusement, comme elle avait le cœur fragile, elle possédait des médicaments adaptés. Elle me demanda de vite lui apporter un verre d’eau, avala le médicament, et évita ainsi une crise grave.

 

A Suzany[19], durant notre séjour, les soldats russes disposaient de viande en conserve, qu’ils réchauffaient à la cuisine. Je récupérai une boîte vide. Il restait de la graisse sur les parois intérieures. Je la remplis d’eau que je mis à chauffer sur le bord de la cuisinière afin de dissoudre cette graisse. Lorsque l’eau commença à frémir, je saisi la boîte en prenant soin de l’entourer d’un torchon, et m’apprêtai à vider l’eau dans l’évier. Mais la boîte me glissa des mains et l’eau bouillante graisseuse se renversa sur ma main gauche. Une énorme cloque se forma aussitôt sur le dessus de ma main, semblable à un gros coussin, et s’étendant jusqu’au milieu de mes phalanges.

Je fus soigné par un infirmier russe qui se trouvait parmi les soldats. Il découpa la cloque, enduit ma main d’une pommade, la revêtit d’un pansement. Je n’avais plus mal, et la plaie se cicatrisa peu à peu. Cependant, il resta une cicatrice, qui fut visible fort longtemps. J’avais déjà terminé mes études à l’université que je voyais encore une légère trace en regardant bien.

Je me souviens de la venue à la messe de Noël du détachement de partisans raconté plus haut. Or, je me souviens également que durant cette période de Noël se trouvaient à Suzany des soldats russes. Comment des partisans pouvaient-ils se présenter à l’église tandis que des soldats russes traquant les partisans se trouvaient sur place ? La seule possibilité serait que les soldats russes se soient trouvés à Suzany durant un séjour qui aurait eu lieu à Pâques plutôt que Noël. Mais cela ne correspond pas à mes souvenirs, et de plus, je revois très bien la route du retour jusqu’à Pokrjczyzna, mon pansement sur la main, et de la neige au bord de la route. Enfin, étant donné que j’ai été soigné par un infirmier russe, des soldats russes se trouvaient bien à Suzany durant notre séjour de Noël.

Peu à peu, en réfléchissant, cela m’est revenu : nous avons dû arriver à Suzany un certain temps avant Noël. Les soldats russes étaient là et ils partirent un ou deux jours avant Noël. C’est pour cela que la présence des partisans à la messe de minuit tout de suite après leur départ fut une grande surprise. En fait, ils étaient fort bien renseignés par leurs informateurs sur tous les mouvements des troupes russes et savaient qu’ils  pouvaient venir à la messe sans crainte.

 

Retour à Pokrajczyzna[20]

 Nous revînmes ensuite à Pokrajczyzna, mais j’ai peu de souvenirs de ce dernier hiver. Je n’ai retenu que quelques événements. Les soldats du NKVD nous avaient laissé deux chambres, ainsi que le droit d’utiliser la cuisine, le potager, et d’élever les cochons et les poules. Tout le reste de la maison était occupé par les soldats. Ils chauffaient la maison souvent très fort. Un jour, dans l’une des pièces du premier étage, ils firent un feu extrêmement fort, si bien que le poêle de faïence explosa. Les briques s’écartèrent et les flammes se mirent  à s’élever, atteignirent le plafond qui se commençait à brûler. En effet, la maison était toute en bois. Par bonheur, l’un des soldats aperçut ce début d’incendie par la fenêtre, depuis l’extérieur, et le feu put être étouffé.

En hiver, il tombait beaucoup de neige et il faisait froid. Un jour où Mama était allée porter du grain à moudre, elle ne revenait pas. Nous ne la retrouvâmes que très tard. J’ai déjà raconté cet épisode[21]. C’est cet hiver-là qu’il eut  lieu.

Les officiers du NKVD de Wilno venaient à Pokrajczyzna, particulièrement au printemps, durant le week-end le plus souvent, et rendaient visite à Mama. Ils se comportaient de façon très civilisée, parlaient  littérature, art, etc. Il s’agissait de réelles visites de courtoisie. Or, dans l’exercice de leur métier, ils agissaient avec une absence totale d’humanité, vis-à-vis des personnes qu’ils arrêtaient.

Les soirs d’hiver, lorsque nous étions prêts à nous coucher, il arrivait fréquemment que, vêtu de ma chemise de nuit, je chausse  des bottes en caoutchouc, et que je me livre  à une sorte de spectacle, en chantant des chansons tout en dansant ou mimant les paroles. Je me souviens que nous nous amusions beaucoup. Mama et Jurek riaient, et j’étais content de les faire rire. C’était sans doute en réaction à la vie très monotone et sans perspectives d’avenir que nous étions réduits à mener, confinés dans nos deux chambres, et sous occupation russe.

Pour Pâques 1945, nous sommes retournés à Suzany, chez les Kozlowski. Selon la coutume polonaise nommée Smigus, les garçons aspergeaient  d’eau les filles, qui faisaient semblant d’être fâchées, mais étaient en réalité ravies. Si l’une d’entre elles n’était pas aspergée, elle s’en trouvait fort dépitée. Les deux garçons Gawalkiewicz, dont je parle plus loin, dans le chapitre « personnages pittoresques », commencèrent à s’asperger mutuellement avec des verres d’eau, puis s’emparèrent de brocs, et enfin allèrent jusqu’à tirer l’eau du puits et à s’envoyer des seaux d’eau ! En 2003, lorsque je suis retourné à Wilno, Wlodek nous a menés à Suzany, et j’ai reconnu la maison. A l’époque, à gauche en regardant depuis la route, se trouvait l’habitation, et à droite le bureau. La partie gauche est désormais transformée en Maison de la Culture. Un habitant du village nous l’a fait visiter. J’ai pris quelques photos.

Après Pâques, nous revînmes de nouveau à Pokrajczyzna. Le 8 mai, ce fut la fin de la guerre, que j’ai déjà racontée[22].

 

Dès avant la fin du conflit, Yalta, située sur les rives de la Mer Noire, servit de lieu de négociations entre les trois principales puissances victorieuses. Leurs représentants, Franklin D.-Roosevelt, président des Etats-Unis d’Amérique, Wiston Churchill, premier ministre anglais et Joseph Staline au nom de l’URSS déterminent les nouvelles limites des Etats (dont celles de la Pologne), de même que les zones d’influence réciproques, sans que tous les représentants des Etats concernés ne participent aux débats. Pour la Pologne, ils fixèrent la frontière de l’Est le long de la ligne Bug-San, excluant Lwow et Wilno intégrés à l’URSS. A l’Ouest, la délimitation se fit le long des lignes d’eau Oder-Neisse. Au Nord, la Baltique et au Sud les Carpates constituèrent des séparations naturelles.

Les traités de Yalta et Potsdam furent signés par les alliés. Nous apprîmes que toute la partie Est de la Pologne devenait partie intégrante de la Russie pour toujours. Selon ce traité, il nous restait deux possibilités : devenir citoyens russes, ou partir en Pologne. Or, nous appartenions à la catégorie des « ennemis du peuple », car anciens propriétaires de Pokrajczyzna. Nous aurions dû continuer nos études dans des écoles russes, Staline n’ayant autorisé les écoles polonaises à Wilno qu’en 1950. Cependant, étant données nos origines, nous avions peu de chances de pouvoir mener des études supérieures. Mama n’aurait sans doute pas trouvé de situation correspondant à ses compétences. Enfin, nous risquions fort d’être arrêtés, ou déportés en Sibérie. Je le déduis post factum, en considérant les expériences vécues à plusieurs reprises par la famille sous le régime bolchevique, depuis 1917. Bref, la décision la plus évidente était de partir pour la Pologne. Les grandes personnes optèrent pour Gdansk. Nous devions partir les premiers, Jurek, Mama, et moi, ainsi que Babelka, venue de Suzany aider Mama en vue de ce voyage. Or, par l’intermédiaire d’Ingenier Szanejko, Mama apprit que Wojek Ron était sur la liste des personnes à arrêter. Elle décida donc de céder aux Kozlowski notre place dans les transports de rapatriement partant deux jours plus tard. Nous mêmes prîmes leur place dans le convoi qui partait deux ou trois semaines plus tard. J’ai décrit cette permutation dans une lettre envoyée à Suzany aux personnes qui s’occupaient de l’actuelle Maison de la Culture. Voici la lettre en question :

 

 

Le 21 novembre 2003

 

Cher et respecté Monsieur,

 

Veuillez excuser le grand retard de ma lettre, je viens seulement de trouver le temps de vous écrire.

En septembre de cette année, je suis allé à Wilno pour la première fois depuis soixante ans, depuis mon départ en 1945. J'ai revu des endroits que j'avais connus dans mon enfance. Notamment Suzany, comme vous le savez. Cela a été une grande émotion pour moi et a renouvelé mes souvenirs d'enfance. Mon épouse, qui est française, qui n'était jamais allée dans la région de Wilno et qui ne connaissait pas cette région de l'Europe, est ravie de son séjour et enthousiasmée aussi bien par la région de Wilno que par ses habitants.

Durant la guerre, nous habitions, ma mère, mon frère aîné et moi-même, à Pokrajczyzna, un domaine sur les bords de la Wilia à 8 km de Niemenczyzna, en amont de la rivière. A présent, sur le terrain de l'ancien domaine, se trouve un ensemble de logements de vacances. Mon père, durant la guerre, combattait dans l'armée polonaise en Angleterre.

 

Comme je vous l'ai promis, je vais vous fournir des informations au sujet des personnes que j'ai rencontrées à Suzany.

 

Durant l'année 1944-45, mon oncle Hieronim Kozlowski, fut le gérant d'un domaine à Suzany (c'était sans doute un "Sowchoz"). Sa femme Barbara était la sœur de ma mère. La seconde sœur de ma mère, Janina Mikuc, vivait également avec nous.

Le fils de mon oncle et de ma tante Kozlowski, Krystyn, vit actuellement à Gdansk. La fille des Kozlowski, Maria, née après la guerre, habite à Sopot (une ville entre Gdansk et Gdynia). Tante Janina Mikuc a eu trois enfants : Krystyna  la plus jeune, Bohdan et le plus âgé Wlodzimierz. Krystyna et Bohdan habitaient avec les Kozlowski à Suzany. Wlodzimierz fut commandant d’un détachement de l'AK. Il s'est caché afin de ne pas être capturé par le NKVD, cherchant l'occasion de rallier la Pologne avec ses hommes.

Nous sommes allés avec ma mère à Suzany pour Noël 1944 et Pâques 1945. Dans la maison qui est maintenant la maison de la culture se trouvait le bureau du domaine, à droite lorsque l'on regarde depuis la rue, et à gauche habitaient mon oncle et ma tante. Je me rappelle bien de cette maison. Bien que Suzany ait beaucoup changé depuis 1945, je me souvenais très bien de la maison et de ses alentours.

Les Kozlowski et les Mikuc sont partis en Pologne dans le cadre des rapatriements en juin 1945. Nous-mêmes sommes partis au début du mois de mois d'août et nous sommes installés à Sopot. Après le bac, j'ai étudié à l'Université Jagielon à Cracovie, où j'ai ensuite travaillé. En 1977, je suis parti en France, où je vis depuis lors. Mon frère habite toujours à Sopot.

Pour revenir à l'histoire de Tante Janina Mikuc, ils habitaient à Wilno. Son mari fut arrêté par le NKVD en octobre 1939 et depuis ce jour toute trace de lui a disparu. Ma tante et ses enfants vint alors habiter avec nous à Pokarjczyzna, puis ils vécurent à Suzany.

Le départ de la famille Kozlowski pour la Pologne fut plutôt compliqué et faillit se terminer tragiquement. A l'origine, nous devions partir en premier, en juin 45 et mon oncle et ma tante un mois plus tard. Quelques jours avant notre départ, ma mère apprit que l'oncle Kozlowski  se trouvait sur la liste des personnes devant être arrêtées par le NKVD. A l'aide d'un pot-de-vin, ma mère s'arrangea rapidement avec l'employé des Rapatriements afin que les Kozlowski et les Mikuc partent à notre place par le convoi de juin, et nous un mois plus tard à leur place.

Dans le domaine de Pokrajczyzna se trouvait podsobnoje chaziajstwo NKVD de Wilno. Ils nous laissèrent deux pièces. Une troupe de 40 soldats s'installa, Polonais et Lituaniens mobilisés par les Russes en 1944. Grâce à un pot-de-vin, sur l'ordre du commandant de cette troupe, des soldats se rendirent  à Suzany en camion militaire, emmenèrent la famille et leurs affaires et les emmenèrent à la gare de Wilno. Le convoi de rapatriement partit le lendemain.

Nous n'avons appris cette histoire qu'après la guerre, par une dame qui travaillait au bureau des propriétés de Suzany et qui était partie ensuite en Pologne. Ma mère l'avait rencontrée par hasard à Gdansk.

Donc, deux jours après que  le camion militaire ait emmené mon oncle et ma tante à Wilno, tôt le matin tout Suzany  fut encerclé par les Russes du NKVD. L'officier qui les commandait entra dans le bureau et s'écria : "Où sont les Kozlowski ?" On lui répondit que deux jours plus tôt était arrivée un camion de l'armée qui les avait tous emmenés. L'officier s'étonna un peu en entendant cela, mais il dit ensuite " eto wsio w paradkie ", et les soldats se retirèrent.

Trois jours plus tard les mêmes soldats arrivèrent à Suzany, l'officier cria qu'il les fusillerait tous ou les enverrait en Sibérie ; pourquoi lui avait-on menti en lui affirmant que Kozlowski avait été arrêté ? Ils lui répondirent que personne n'avait dit que Kozlowski avait été arrêté, mais seulement  que les soldats avaient emmené les affaires et la famille en camion militaire et étaient repartis. L'officier s'énerva encore quelque temps, puis il téléphona plusieurs fois, enfin il dit : "ot sukinsyn uspiel udrat", et il partit. Ce jour-là, le convoi de rapatriement, dans lequel voyageait mon oncle, se trouvait déjà en terre polonaise.

De cette manière, grâce à des pots-de-vin (deux cochons de lait et quelques bouteilles de vodka), à d'heureuses circonstances et à la grâce de Dieu, mon oncle, ma tante et leurs enfants échappèrent à la mort ou à l'exil.

Une autre histoire concernant Suzan touche la famille Gawalkiewicz. Madame Gawalkiewiczowa travaillait à Suzan, en tant que médecin, et elle avait deux fils. Ils venaient de Niemencin ; les Lituaniens avaient assassiné le père. Les fils étaient assez désobéissant, et leur mère avait du fil à retordre avec eux. Depuis le départ de Lituanie, nous n'avions plus eu aucune nouvelle d'eux. Il y a quelques années, je parlais avec des amis français, qui m'apprirent qu'ils avaient sympathisé avec un Polonais de Wilno. Il se trouve qu'il s'agissait du plu jeune des Gawalkiewicz, l'aîné étant mort peu de temps auparavant à Koszalin. De passage en France, mon cousin Bohdan Mikuc prit contact avec lui.

 

Je me rends compte que cette lettre de réponse est un peu chaotique, mais je l'ai écrite à mesure que les souvenirs me revenaient. Si quelque chose n'est pas clair, ou si vous souhaitez des informations supplémentaires, je me tiens à votre dispositions dans la mesure de mes possibilités.

Je vous posterai les photos que nous avons faites à Suzany.

Je vous salue cordialement, en espérant vous revoir bientôt.

 

P. S. Pardon pour la forme de cette lettre, mais sur mon ordinateur je n'ai pas le clavier polonais.

 

Départ pour la Pologne[23]

Les Kozlowski partirent donc à notre place au mois de juin. Mama, Babelka, Jurek et moi restâmes à Pokrajczyzna en attendant notre propre départ, prévu pour le mois de juillet.

Début juillet, nous partîmes pour Wilno, afin d’embarquer dans le train en partance pour la Pologne. Nous quittâmes Pokrajczyzna un ou deux jours avant la date prévue pour le départ du train. Nous fûmes hébergés dans la maison du fils de Mme Marciszewska. Elle vivait non loin de Pokrjaczyzna, et son fils habitait Wilno, dans le quartier de Nowe Miasto.

Je me souviens très bien du départ de Pokrajczyzna, je revois parfaitement la maison s’éloignant, la route défilant, mais je suis incapable de dire quel moyen de transport nous avons utilisé. Camion ? Voiture à cheval ?

Arrivés à Wilno, nous apprîmes que tous les transports pour la Pologne étaient suspendus. Pour quelle raison ? Je ne sais pas et personne ne le savait alors. Nous restâmes plus d’un mois à Wilno, jusqu’à la mi-août. C’est au cours de ce séjour que Mama nous fit visiter la ville, nous montrant les différentes églises, monuments, et autres.

En 1939, nous avions séjourné courtement à Wilno, mais nous étions petits et la situation, avec l’entrée des Russes, ne se prêtait pas à une visite de la ville.

Le second séjour avait eu lieu en 1943, lors de mon hospitalisation pour une diphtérie. Evidemment, je ne pus non plus visiter la ville. Ce fut donc lors de l’attente du transport pour la Pologne qu’eut lieu notre première visite de Wilno. Tout ce que je vis durant ce séjour s’est gravé dans ma mémoire, à tel point qu’en y revenant pour la première fois plus de soixante ans après, avec mon épouse, je me suis retrouvé dans une ville que je connaissais. Au fur et à mesure que je circulais avec elle dans la ville, mes souvenirs se ravivaient peu à peu.

 

Un épisode assez significatif eut lieu durant cette attente du train. La maison dans laquelle nous logions était une maison en bois pouvant abriter une famille. Elle était mitoyenne avec une autre maison similaire. Les deux entrées donnaient sur la même cour. Dans l’autre maison vivait une famille russe. Le fils avait quinze ou seize ans, et moi j’en avais onze. Un jour que je me trouvais dans la cour, il sortit devant sa maison, me vit, ouvrit son pantalon et se prépara à pisser. J’étais très gêné car je n’étais pas habitué à ce type de comportement. Je me retournai en feignant de ne pas voir ce qu’il faisait. Il en profita pour me pisser dessus. Je rentrai alors à la maison et racontai ce qui m’était arrivé. Les grandes personnes ne dirent mot, mais échangèrent des regards, et je compris qu’il n’y avait rien à faire car il était russe et que nous étions sous occupation russe. Il avait agi exprès du fait que j’étais polonais et qu’il savait pas conséquent qu’il pouvait se le permettre.

 

En quittant Pokrjaczyzna, nous avions préparé des réserves de nourriture pour un peu plus de deux semaines. Nous n’avions prévu que le temps du trajet en train et le premier jour de l’arrivée en Pologne. Nous épuisâmes donc une bonne partie de ces réserves durant ce séjour à Wilno.

Vers la mi-août, les transports reprirent, sans plus d’explications. Nous arrivâmes à la gare de marchandises en fin d’après-midi, sur le quai des chargements. Le train qui devait nous transporter était un train de marchandises. Chaque wagon devait contenir quatre ou cinq familles. Or, comme il y avait très peu de place, les gens n’arrivaient pas à faire enter toutes leurs affaires dans le wagon, ce qui engendra des bagarres. Tout le monde était pressé de quitter ce qui était devenu officiellement la Russie, ce qui fait que l’on finit par se caser vaille que vaille, mais il restait énormément de choses sur le quai. Le crépuscule était déjà bien avancé lorsque le train partit.

Dans le courant de la matinée suivante, le train s’arrêta dans les champs, non loin de la frontière entre la Russie et la Pologne. Nous attendaient une foule de soldats russes et d’agents du KGB. Ils passèrent dans tous les wagons afin de vérifier les papiers des passagers et les documents les autorisant à partir. Ensuite, ils firent sortir tout le monde. Ils nous firent éloigner du train, et les soldats vérifièrent que personne ne restait dans les wagons ou ne se cachait dessous. Ils donnèrent ensuite l’ordre aux femmes et aux enfants de monter dans les wagons. Ils vérifièrent alors de nouveau les papiers de tous les hommes. Puis ils donnèrent l’ordre inverse, et lorsque les hommes furent montés dans les wagons, ils vérifièrent les papiers des femmes. Enfin, ils firent monter tout le monde dans le train, et vérifièrent encore tous les papiers.  Alors, ils reprirent tout ce manège depuis le début. Cela dura jusqu’au soir. Pourquoi, me direz-vous ? Il n’y a pas de réponse à cette question.[24]

Le soleil était déjà très bas dans le ciel lorsque le train partit enfin. Il finit par traverser la frontière, et s’arrêta dans une toute petite station juste après. Là, un paysan, père de famille assez âgé, du moins selon mes critères de l’époque, descendit du train et demanda : « ici, c’est déjà la Pologne ? » Il lui fut répondu que oui. Alors il dit à ses deux ou trois fils : « Déchargez les affaires, on reste là. » Les gens du train et ceux du quai essayèrent de lui expliquer que rien n’était prévu ici pour l’accueillir, qu’il s’agissait juste d’un arrêt sur le chemin. L’homme répondit : « J’ai pris ce train pour venir en Pologne. Je suis arrivé en Pologne, j’y reste. » Et il déchargea ses affaires. Il n’y avait rien à  faire pour le faire changer d’avis. Le train resta assez longtemps dans cette gare, car tous essayaient de la convaincre de continuer. Enfin, le train repartit, laissant le paysan et sa famille sur le quai. Le soleil était déjà couché, mais il ne faisait pas encore tout à fait nuit. Je ne sais pas ce qu’est devenu cet homme.

Le lendemain matin, nous sommes arrivés à Varsovie, à la gare de marchandises, la seule gare de Varsovie qui n’avait pas été détruite. C’est à cet emplacement que se trouve actuellement la gare Warszawa Glowna. Le voyage avait duré plus de trente-six heures, depuis le départ de Wilno jusqu’à l’arrivée à  Varsovie. Avant la guerre, le train rapide parcourait cette distance en quatre heures.

 

Arrivée à la gare de Varsovie[25]

Le train s'était donc arrêté en gare. C'était le matin. Des gens distribuaient de la nourriture, une soupe chaude, je crois. Depuis la gare, on voyait la ville, ou plutôt on voyait qu'il n'y avait plus de ville : ce n'était plus qu'un champ de gravas. Aussi loin que l'on pouvait voir depuis la gare, il ne restait plus un seul morceau de mur qui tienne encore debout. Ce n'étaient même pas des ruines, mais un immense terrain vague à perte de vue.  On avait du mal à distinguer l'ancien axe des rues ; on ne discernait que quelques pistes laissées par les personnes qui avaient traversé les décombres de la ville. J'étais enfant, cela me touchait donc moins, mais je l'ai tout de même ressenti comme quelque chose de sinistre. Quant aux grandes personnes, elles étaient complètement atterrées en contemplant ce paysage, car c'était une chose de savoir que la ville avait été complètement détruite, et autre chose de la constater sur place.

 

Départ pour Gdansk[26]

De Varsovie, le train partit pour Poznan, car cette ville n'avait pas été détruite pendant la guerre, ni sa gare ; c'était donc le principal lien ferroviaire fonctionnant en Pologne. A Poznan eut lieu un tri selon la destination choisie par les passagers. Je ne me souviens que de l'impression bizarre que je ressentis. Les gens étaient très gentils, s'occupaient de nous, mais il parlaient le polonais différemment de nous. Tout était différent : leur accent n'était pas le même, ils utilisaient des mots inconnus, ils employaient autrement les mots connus… C'était étrange.

On nous attribua un wagon de transport de voyageurs, juste pour nous. Il était divisé en deux moitiés : la seconde classe et la troisième classe. La seconde classe était équipée de sièges à ressort et recouverts de faux cuir complètement éventrés ; la troisième classe comportait de durs bancs de bois, sur lesquels il était cependant plus aisé de s'asseoir. Nous installâmes la vache en seconde classe et prîmes place en troisième classe. De là, nous partîmes pour Gdansk.

Notre wagon n'appartenait pas à un convoi particulier. Il se rattachait à différents trains se dirigeant vers Gdansk. Nous avancions ainsi, par tranches de 20 ou 30 kilomètres, parfois même 100 à 150 kilomètres. Et puis voilà que le wagon attendait pour une durée indéterminée dans une gare quelconque de marchandise. Mama était souvent obligée de négocier avec les cheminots, afin qu'ils ne nous laissent pas moisir en gare, mais que l'on nous rattache à un train, tantôt de marchandise, tantôt de voyageurs.

 

Episode à la gare de Mogilno[27]

Mama était partie acheter quelque chose à manger, et négocier afin que nous puissions aller plus loin. Jurek, Babelka et moi-même restâmes dans le wagon. Nos réserves de nourriture étaient totalement épuisées. C'était un vendredi. Je m'en souviens très bien, car il ne nous restait qu'un os de jambon fumé, sur lequel quelques petits morceaux de viande étaient encore attachés. Nous raclâmes cet os, et à ce moment précis nous sentîmes que le wagon s'ébranlait.  Or, Mama n'était toujours pas là.  La panique nous gagna, car l'expérience acquise depuis la première guerre était que le pire pouvant arriver pendant une guerre est d'être séparés. Babelka dit alors : "Nous n'aurions pas dû manger cette viande un vendredi. Nous sommes punis par la Providence."

Au bout d'un temps qui nous parut interminable, mais qui en réalité ne dut pas dépasser une ou deux heures, le train s'arrêta dans une gare. Peu de temps  après, Mama arriva et nous raconta son périple. Ne voyant plus le wagon, elle s'était rendue au bureau du chef de gare ; les cheminots avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour retrouver par quel train et dans quelle direction était parti notre wagon. Ils l'avaient fait monter dans le premier convoi partant dans le même sens. C'est ainsi qu'elle avait pu nous retrouver.

Arrivée à la gare de marchandises de Gdansk[28]

Notre wagon se trouvait sur une voie de garage, comme beaucoup d'autres wagons de gens venant de l'Est de la Pologne. Nous nous trouvions approximativement à l'endroit où se trouve l'actuel arrêt du train de banlieue Gdansk-Stocznia. C'est là qu'en décembre 1970 la police massacra les ouvriers des chantiers navals.

Nous étions à la mi-août. Nous préparions les repas en posant les casseroles sur deux pierres entre lesquelles nous allumions un feu de bois. Juste à côté, se trouvait un cimetière germanique que les Allemands avaient transformé en dépôt de munitions.  On y trouvait des trous énormes du volume d'une grande pièce, dans lesquels étaient stockées des munitions de toutes sortes : grenades, obus d'artillerie, cartouches de fusil. Nous ouvrions ces dernières et nous en sortions la poudre, qui nous servait ensuite à allumer le feu. En revanche, nous ne touchions pas au reste de l'armement, car nous savions que ce pourrait être très dangereux, et que nous ne savions pas les manipuler en toute sécurité.

Un jour que je passais par ce cimetière, je vis un groupe d'enfants qui avaient disposé du bois autour d'une obus de très gros calibre (entre 15 et 20 centimètres de diamètre) et allumé le feu. Ma première réaction fut d'aller les voir et de les prévenir qu'en cas d'explosion, ils seraient tous tués. Mais lorsque je  me fus approché à moins de cinquante mètres,  je réalisai que je serais tué avec eux.  Je pris peur et m'enfuis en courant jusqu'à notre wagon. Là, j'eus soudain des remords de ne pas les avoir avertis. Nous étions au début de l'après-midi. Je n'eus de cesse de guetter le moindre bruit pouvant ressembler à une détonation, mais par chance, rien ne se passa. Au bout de trois heures environ, j'en conclu que soit quelqu'un les avait empêchés de continuer, soir ils avaient arrêté d'eux-mêmes, et je fus pleinement rassuré.

Mama partait tous les jours à la recherche d'une situation et d'un logement. Elle trouva assez rapidement un travail dans le lycée commercial de Sopot, qui était en train de se former. Après un certain temps, elle trouva également un logement : une petite maison avec un jardin, à Kamienny Potok, un village situé en périphérie de Sopot, du côté de Gdynia.

Nous avions passé environ deux semaines dans le campement ferroviaire. Des déménageurs vinrent à la gare. Je ne me souviens plus de leur nombre ni du moyen de transport qui les amena. Ils transportèrent le peu d'affaires que nous possédions jusqu'à cette maison. Babelka, Jurek et moi procédâmes à l'installation.  A l'époque, se trouvaient encore des Allemands à Sopot. Ils étaient  progressivement expulsés et avaient le droit d'emporter avec eux ce qu'ils étaient capables de porter à la main. Dans les appartements et les maisons, il restait donc des meubles, des livres, de la vaisselle, … Nous complétâmes avec ce que nous avions apporté, ce qui nous permit de nous installer à peu près correctement dans la maison. Nous avions enfin un chez-nous !

Mama était au travail. Il faisait très beau, en cette fin d’après-midi, et Jurek et moi décidâmes d’aller voir la mer, qui se trouvait à environ deux kilomètres de là. Nous traversâmes la ligne de chemin de fer passant près de la maison, puis il fallut monter une colline, du sommet de laquelle nous pouvions voir la mer, par-delà les arbres situés plus bas. Nous étions très fatigués par cette journée. Nous nous assîmes, souhaitant nous reposer un moment avant de continuer jusqu’à la plage. Finalement, nous restâmes là fort longtemps, contemplant la mer. Je me souviendrai toujours de cette impression de calme et de stabilité que nous ressentîmes. C’était bien la première fois depuis plus d’un an.

A Pokrajczyzna, la propriété avait été réquisitionnée par le KGB, qui ne nous avait laissé que deux pièces dans la maison ; de plus, nous ignorions ce que l’avenir nous préparait. Ensuite, nous avions appris notre départ prochain pour la Pologne, mais sans savoir quand il aurait lieu ni ce qui pouvait arriver d’ici là. Il y eut alors la vie dans le wagon lors du voyage, puis à la gare de Gdansk.

En cette fin de mois d’août, nous étions enfin installés, et nous allions reprendre l’école prochainement, et Mama avait une situation. Il nous semblait entrer dans une période de stabilité et de calme. Une nouvelle étape de notre vie commençait, mais qui ne se révéla ni calme ni stable.


 

Epilog

Wyjeżdżając z Wileńszczyzny, łudziliśmy się że to jest czasowe i niedługo wrócimy. Mama rozdała meble znajomym chłopom, mówiąc że jak wrócimy to weźmiemy je zpowrotem. Jednak, nie przyjmując tego do świadomości, wiedzieliśmy że wyjeżdżamy „na zawsze”.

Po przyjeździe do Sopot, dotarło do nas że wszystko zostało stracone bezpowrotnie. „Wszystko” znaczyło : dom, ziemia, meble; ale też cała kultura i cywilizacja środowiska które przestało istniec. Miałem wrażenie że to wszystko istnieje tylko w mojej pamięci i w pamięci starałem się to możliwie wiernie zachowac.

Pod koniec lat 90-tych, Andrzej Rzepecki napisał do mnie, opisując spływ kajakami Żejmianą i Wilją. Byli z Włodkami, Bohdanem, Anią Rzepecką. Przepłynęli koło Pokrajczyzny. Andrzej był zachwycony pejzarzem wileńskim i samym Wilnem. Napisał że powinienem tam pojechac.

Pod wpływem tego listu, zaczęła stopniowo kiełkowac idea wyjazdu do Wilna. Trwało to parę lat. Zacząłem kontaktowac się z biurem podróży, nie będąc jeszcze zdecydowany czy pojadę.

Ostateczna decyzja zapadła w 2000 r. ale ze względu na chorobę oczu Mamy[29], podróż doszła do skutku w 2003 roku.

Bohdan Mikuc, wiedząc o moim projekcie, zaproponował że przyjadą z Wlodkiem, żeby nas oprowadzic po Wilnie i Wileńszczyźnie. Umówiłem się że przyjedziemy wcześniej a oni na ostatnie trzy dni ( cały pobyt twał 10 dni).

Przez tydzień zwiedzaliśmy Wilno z Nicole, ja będąc za przewodnika (oczywiście miałem „Przewodnik po Wilnie” w języku polskim, oraz plan Wilna z przed wojny z polskimi nazwami ulic). Prawie od samego początku czułem się w Wilnie ‘jak u siebie’. Na każdym kroku przpominałem sobie to co widziałem w 1946 r. oraz to o czym wiedziałem z opowiadań rodzinnych.

Pierwsze kroki były do Ostrej Bramy, gdzie dziękowałem za możlizośc powrotu, który przez prawie 60 lat wydawał się niemożliwy. Czułem się tak, jakbym wrócił do domu rodzinnego, po długiej nieobecności.

Potem przyjechali Włodek i Bohdan i zawieźli nas do Niemenczyna, Pokrajczyzny i okolic : Spragielino, Skiersabole, Orwidów i Bezdany; a następnie do Sużan[30]. Następnego dnia pojechaliśmy do Stasił, stacji klejowej i wsi do której doszliśmy przez „zieloną granicę” w 1939 r., jadąc z Neświerza do Wilna. W Stsiłach rozpoznałem pole przez które szliśmy w nocy, przy pełni księżyca, po przejściu granicy[31]. Włodek i Bohdan nie chcieli wieżyc że to było to pole a nie innne, ale ja jestem pewien że dobrze je rozpoznałem.

Jeden fakt, z tego pobytu, stanowi dla mnie ilustrację jak bardzo silne i prawdziwe wspomnienia zachwałem z okresu wojny. Pewnego dnia rano poszliśmy, ja i Nicole, na długi spacer po lesie na Zekrecie. Trochę pomyliłem drogę i z końcu przeszliśmy mostem pieszych na drugą strnę Wilji. Wzdłuż rzeki wracaliśmy do centrum, w pewnym momencie patrząc na las po drugiej stronie Wilji uświadomiłem sobie że to jest las który widziałem z okna szpitala w którym leżałem chory na dyfteryt. Odwróciłem się i zobaczyłem ogrodzenie i tablicę Szpitala Zakaźnego. Budynków tego szpitala zupełnie nie pamiętałem. Pragnę zaznaczyc, że anie tego ani poprzedniego dnia, wcale nie myślałem o tym pobycie w szpitalu.

Nie wem jak ktoś inny może to odczuwac, dla mnie to był niezbity dowód prawdziwości moich wspomniń i że kraj, z którego zostaliśmy wyrzceni, istnieje nadal. W czasie ponad pół wieku nastąpilo wiele zmian : politycznych, społecznych i innych ale istota kraju pozostała. Pejzaż, klimat, niektórzy ludzie są tacy jak dawniej.

Po powrocie miałem wrażenie że koło zanknęło się. Nie w sęsie powrotu do punktu wyjścia, ale w sęsie że moje życie od dzieciństwa do chwili obecnej stanowi całośc, z której mi nikt nie zabrał mi jakiejś części. Odwyskałem moją „duszę kresową”.

Chcę podziękowac Nicole za takt i zrozumienie okazane w czasie tego pobytu. Również sprawiło mi ogromną przyjemnośc, że Wilno i wileńszczyzna „trafiły jej do serca”.

Dalszy tekst epilogu poprawiałem i zmieniałem parokrotniem ciągle nie będąc zadowolony z tego co napisałem. Dziś przeczytałem w felietonie w „Figaro Magazine”,  następujące zdanie „Gdy opisuje się swoje życie, nie chodzi oto żeby napisac wszysto,  chodzi oto żeby to było interesujące”[32]. Nie wim czy to jest naprawdę interesujące, ale na tym kończę.


 

Epilogue[33]

En partant de Wilno, en 1945, nous espérions que notre absence serait seulement temporaire, et que nous reviendrions. Mama a donné les meubles aux paysans de notre connaissance, en disant que c’est un prêt, et qu’au retour nous les reprendrons. Mais, au fonds de nous-mêmes, sans vraiment l’admettre, nous savions que notre départ était définitif.

Arrivés à Sopot, nous  réalisons que tout est perdu définitivement. Le « tout » signifie : la maison, la terre, mais aussi toute la culture et l’environnement qui ont cessé d’exister. J’eus l’impression que tout ça existait seulement dans ma mémoire, que j’ai essayé de garder aussi fidèlement que possible.

A la fin des années 90, Andrzej Rzepecki m’a écrit  une lettre, avec le compte rendu d’une excursion en kayak, par Zejmiana et Wilia ( les rivières à Wilenszczyzna[34]). Il était avec Wlodek, Bohdan et autres membres de la famille. Ils étaient passés à côté de Pokrajczyzna, et finirent le voyage à Wilno. Andrzej était  enchanté par le paysage du pays et par Wilno. Il écrivit que je devais y aller.

Influencé par cette lettre, l’idée d’un voyage à Wilno a commencé à germer dans mon esprit. Ca a duré plusieurs années. J’ai contacté, à ce sujet, le bureau de voyage, sans être tout a fait décidé de le faire. La décision définitive fut prise en 2000, mais à cause de la maladie des yeux de Mama[35], nous avons fait ce voyage en 2003.

Bohdan Mikuc, au courant de mon projet,  a proposé de venir à Wilno avec Wlodek, pour nous accompagner et guider. A ma demande, il a été convenu que nous arriverions les premiers, eux viendraient pour les trois derniers jours (le voyage a duré dix jours).

Pendant une semaine, nous avons visité la ville. Moi j’ai été le guide ; évidemment avec un guide livre en Polonais et aussi avec un plan de la ville, datant d’avant la guerre, où les noms des rues  étaient en Polonais. Des le début, je me suis senti à Wilno comme « chez moi ». Partout j’ai trouvé tout ce que j’ai vu en 1945, et aussi tout ce que j’ai connu de ma famille, sur cette ville.

Les premier pas m’ont amené à Ostra Brama[36]. Là j’ai remercié La Vierge de mon retour au pays, le  retour qui n’était pas possible pendant presque 60 ans. Je me suis senti comme être revenu à la maison familiale, après une longue absence.

Wlodek et Bohdan nous ont conduit à Niemenczyn et à Pokrajczyzna et ses environs[37]. Et ensuite à Suzany[38] . Le jour suivant nous sont allés à Stasily, une station du train et  un village où nous sommes arrivés, après le passage clandestin de la frontière, lors de voyage de  Nieswierz à Wilno en 1939. A Stasily j’ai reconnu le champ à travers lequel nous sommes arrivé au village à la nuit de pleine lune. Wlodek et Bohdan ne veulent pas croire que c’était ce champ là et non pas un autre, mais moi je suis sûr que j’ai bien reconnu l’endroit[39].

Il y a un fait, qui est pour moi  une illustration flagrante à quel point mes souvenirs sont forts et exacts. Un jour, le matin, nous (Nicole et Moi) sommes allés à une longue promenade à Zakret – une quartier de Wilno, près de la rivière. Je me suis un peu perdu et à la  fin, par une passerelle, nous avons rejoint l’autre rive de la Wilia. Par une voie sur la berge nous nous dirigeâmes vers le centre ville. A un moment j’ai regardé la forêt de l’autre côté de la rivière et j’ai réalisé que c’est la même forêt que j’ai vue par la fenêtre de l’hôpital quand j’avais la diphtérie. Je me suis retourné et j’ai vu la clôture avec le panneau « Hôpital des Maladies  Infectieuses ». Ni ce jour-là ni le jour précèdent, je n’ai pensé du tout à mon séjour à l’hôpital pendant la guerre.

Je ne sais pas comment quelqu’un d’autre  pourrait interpréter ça, pour moi cela représente une preuve irréfutable  de l’exactitude de mes souvenirs et que le pays duquel nous étions expulsés, existe toujours. En l’intervalle d’un demi siècle, beaucoup  des choses ont changé : système politique, relations sociales et autres, mais l’essentiel du pays est resté inchangé ; paysage, climat, les habitants (au moins certains), sont toujours les mêmes.

Apres le retour à la maison, j’avais l’impression que le cercle est bouclé. Non dans le sens de retour au point de départ, mais que ma vie, depuis mon enfance jusqu’à maintenant fait un tout. J’ai retrouvé mes racines, après une longue période, pendant laquelle j’ai pensé être plus ou moins déraciné.

Je voudrais remercier Nicole pour le tact et la compréhension qu’elle m’a témoignés pendant ce voyage. Aussi j’avais un grand plaisir de constater que Wilno et Wilenszczyzna « sont entré dans son coeur ». 

Dans la première version de cet épilogue, j’ai continué encore sur une page entière, que j’ai modifié plusieurs fois, sans jamais être content de la rédaction. Aujourd’hui, dans le bloc-notes de Philippe Bouvard dans Le Figaro Magazine, j’ai trouve la phrase : « Quand on raconte sa vie, il ne s’agit pas d’être complet, il convient seulement d’être intéressant ». Je ne sais pas si ce que j’écris est intéressant, mais je m’arrête là.


[K. M.1] 

WILNO par Nicole

Commençons par le commencement : soyons grandiloquents : Le père de mes enfants et mon époux devant Dieu, m’a demandé d’écri­re deux pages sur notre séjour à Wilno, en complément de ses mémoires.

Ces Mémoires ont été intitulées : « Les Divagations de Tato »  Divagations est le terme exact pour ce pèlerinage à la terre natale où nous divagâmes pédestrement ou en voiture d’un lieu de souvenir à l’autre.

Je m’étais dit, au départ : « Ceci est le voyage de Christophe ». Je n’exigerai rien et n’imposerai rien ; « Je serai légère et détendue », (ce dont il n’a pas toujours l’habitude!) histoire de ne pas lui gâcher sa joie qui n’appartenait qu’à lui.

Le miracle des racines que vous avez connues, par mariage, prend souche chez vous aussi ; ce doit être le sacrement du mariage dans Sa forme la plus terrienne.

Je me suis tout de suite sentie chez moi en Lituanie dans un pays qui me convenait parfaitement. Je n’ai eu aucune peine a être “détendue et légère”, bien que souvent fatiguée et mal aux jambes : plusieurs kilomètres par jour, tous les jours !

Un des grands moments fut la visite du cimetière de Wilno où sont enterrés tous les gens “bien”, famille ou non. Tato sauta d’une tombe à l’autre, transformé en chroniqueur mondain. Biographie sur chacun : Point de Vue et le Carnet du Jour incarnés en un seul homme qui ressuscitait les morts “bien” d’une façon très vivante.

L’autre grand moment, répété quotidiennement, était l’arrêt devant chaque porche de maison dans la ville : « elle appartenait à un tel, etc.…, toujours des gens “bien”, ce qui vous élevait de votre condition de roturière.

Je dois à la vérité de dire qu’étant chaque jour dans l’intimité de cette aristocratie, je cherchais un appui quel­conque pour reposer mes jambes et pouvoir continuer !

L’autre grand moment fût, bien sûr, le village mythique où Tato, petit, vécut et l’endroit où il passa la frontière.

On s’y croyait ! Tato, tout à ses exaltations bien compré­hensibles, m’avait laissée “dans la nature” ! Bogdan, admi­rable de précision, me décrit en un quart d’heure comment se présentait la maison et le domaine du temps de leur enfance. Je m’y voyais et m’y verrait très bien maintenant ! C’est un de mes grands regrets, tout à fait personnel.

Pour finir, je dois à la vérité de dire que je fus impressionnée par les deux palais Umiastowski à Wilno. Mon âme de bourgeoise (tout de même “haute bourgeoisie”, précisons le>, en fut marquée. Je m’imaginais vivant dans  ces demeures le plus aisément du monde ! Assimilation naturelle sur l’être humain et osmose produites par l’alliance de deux castes.

Ce sera ma conclusion.

Voyage inoubliable.

 

 


ANNEXES

PERSONNAGES PITTORESQUES

La maison servant de relais de résistance, différents personnages y passaient, dont certains étaient assez pittoresques.

Panna Chodkiewiczowna

Elle appartenait à une famille qui s’était rendue célèbre dans l’histoire de la Pologne à différentes occasions. Par exemple, au XVIe siècle, une énorme armée turque attaquait la Pologne à travers les Balkans, menaçant toute l’Europe du Nord. Hetman[40] Chodkiewicz fut vainqueur des Turcs, sur l’actuelle frontière entre la Roumanie et la Turquie.

Le dernier volet du règne de Sigismond III fut marqué par la lutte contre les Turcs. Le roi fut influencé par les Habsbourg et céda à leurs appels, contre l’avis des magnats polonais. Cette guerre ne connut pas le succès des précédentes. Le commandant en chef polonais, Zolkiewski, trahi par les Moldaves, perdit la vie à la bataille de Cecora, en 1620, lors de l’assaut turc. (Il fut décapité et sa tête envoyée au sultan). L’année 1621 vit déferler sur la République lituano-polonaise une armée turque encore plus conséquente. Ce fut Chodkiewicz qui l’arrêta à Chocim ; après une résistance opiniâtre des assiégés polonais et beaucoup de pertes turques, le sultan demanda une trêve et quitta le pays. (Il ignorait alors la mort du commandant polonais lors du siège).

Cette demoiselle Chodkiewiczowna servait l’A. K. en tant que courrier. Elle nous semblait très vieille, mais en réalité elle devait avoir autour de 60 ans. Elle ne se déplaçait qu’à bicyclette. Je suppose qu’elle transportait des messages, de petites armes, quelques munitions. Parfois elle ne passait que quelques heures chez nous, le temps de se reposer ; d’autres fois, elle restait plusieurs jours.

Un coin du grenier lui était réservé, avec un lit, une chaise, une cuvette, un broc d’eau. Elle se nourrissait d’une façon particulière, préparant elle-même sa pitance. Elle prenait une portion du repas préparé pour les autres, avec parfois un supplément qu’elle faisait cuire, œuf ou autre. Elle écrasait et mélangeait ensuite le tout dans son assiette. Elle mangeait toujours à part. nous assistâmes dès que possible à son repas, comme à une attraction, un peu repoussante toutefois.

Elle se baignait tous les jours, même quand il faisait très froid. Les grandes personnes racontaient que le matin très tôt, elle descendait de la maison jusqu’à la rivière, toute nue, équipée uniquement de sa canne.

 

Inzynier Rozwadowski

C’était un ingénieur agronome. Il était à peu près du même âge que Panna[41] Chodkiewiczowna, et tous deux étaient des Polonais originaires d’Ukraine. Quand ils se retrouvaient ensemble à Pokrajczyzna, le soir, ils racontaient des histoires de leurs enfances et jeunesses respectives, ou encore chantaient des chansons en polonais ou en ukrainien. L’ingénieur avait commencé sa carrière en Russie. Il parlait très mal notre langue, mélangeant les mots polonais et russes, employant de nombreux russicismes. Un jour, à je ne sais plus quelle occasion, il se mit à parler russe. Ciocia Janka, l’entendant, s’exclama sans réfléchir : «  Mais, Monsieur, le russe aussi, vous le parlez très mal ! » Elle venait de commettre une grosse gaffe, car personne n’avait dit à Rozwadowski qu’il parlait mal le polonais !

Il était plutôt maniaque et intransigeant à propos des microbes et des infections. Comme il trouvait que l’on ne faisait pas suffisamment attention aux microbes qui, d’après lui, pullulaient partout, il déclara sentencieusement, à moitié en polonais, moitié en russe : « Pour que vous croyiez à un microbe, il faudrait qu’il ait au moins la taille d’un moineau ! »

C’est lui qui, en 1945, prévint ma mère que Wojek Ron devait être arrêté par le KGB, ce qui lui permit de s’échapper pour la troisième fois, dans les camions du KGB.

Rectification de 2004. C’est un autre ingénieur agronome nommé Szunejko qui prévint ma mère au sujet de Wojek Ron. Cela m’est revenu en lisant les Souvenirs de Nieswierz, dans lesquels son nom est mentionné.

Pani Marciszewska     

Elle habitait sur la route menant de Pokrajczyzna à Niemenczyn, non loin de Burzdinski, dans un lieu dit Koszarka. Nous la craignions, mais je ne sais plus pourquoi. Elle ne vint jamais à Pokrajczyzna. Au début de l’été 1945, nous passâmes six semaines à Wilno, chez son fils qui possédait une maison dans le quartier nommé Nowe Miasto, selon ce que j’ai pu reconstituer lors de mon séjour en 2003.

A mi-chemin entre Pokrajczyzna et Niemencin, à Hamernia, se trouvait un moulin à eau. J’y suis allé deux ou trois fois lorsque l’on menait le blé à moudre. J’étais toujours très intéressé par toute la mécanique du moulin qui était en grande partie en bois (poulies, engrenages…). Il fallait monter les sacs au deuxième étage par des escaliers très raides qui ressemblaient presque à une échelle. Les hommes qui apportaient le blé au moulin faisaient des concours à celui qui monterait le sac le plus lourd. Certains portaient ainsi des sacs de plus de deux cents kilos.

Le principe de fonctionnement du moulin était que l’on pesait le blé apporté par chacun. Les sacs étaient vidés par le meunier. Au rez-de-chaussée, on récupérait la quantité de farine calculée en fonction de la quantité de blé apportée.

A l’école des mines de Cracovie, un de mes collègues s’appelait Kazio Przewlocki. Au cours d’une conversation, je lui appris que j’avais passé la guerre près de Niemenczyn. Il me dit alors que ses parents étaient propriétaires du domaine de Hamernia, dont le moulin faisait partie.

 

Widziun[42]

Nous avons déjà parlé de ce personnage[43].

 

Fisiel

Il s’agissait d’un vitrier juif habitant Niemenczyn. Au début de l’occupation allemande, il venait à Pokrajczyzna réparer les vitres. Le verre était introuvable, mais la demeure possédait une orangerie, en forme de demi-cercle, appelée okraglak. Lorsque l’on entrait, à gauche une porte menait à la maison, et à droite un petit couloir permettait d’accéder à cette orangerie en forme de demi-cercle, exposée au Sud. Elle était ornée de grandes baies à double vitrage. Fisiel prenait le verre du double vitrage afin de réparer les fenêtres de la maison.

Il était très gentil et très discret. Il parlait un patois local mélangé à du yiddish, ce qui donnait un langage assez particulier. La première fois, il vint habillé normalement, mais plus tard il revint avec un grand rectangle jaune cousu dans le dos. Ce signe distinctif était imposé aux Juifs par les Allemands. Au bout d’un certain temps, il ne vint plus. Avait-il été exterminé sur place ? L’avait-on envoyé dans un camp ? Tout ce que je sais, c’est qu’il avait disparu.

 

Witek

C’était un jeune garçon dans nos âges. Au début de l’occupation allemande, ma mère était allée le chercher à Wilno, dans un orphelinat, pour qu’il garde les vaches dans les pâturages. Il jouait de temps en temps avec nous, lorsqu’il n’était pas en train de travailler. Il resta jusqu’à l’arrivée des Russes, fin 43. Un jour, sa mère fit une apparition soudaine à Pokrajczyzna. Ma mère et elle parlèrent fort longtemps, assises sur les herbes d’un pâturage éloigné de la maison. Nous observions à distance. Puis la  maman prit congé. Elle revint quelques temps plus tard, et repartit avec Witek.

Les partisans

Beaucoup de partisans passaient par la maison. Je ne connaissais que leurs pseudonymes. Trois d’entre eux me sont restés en mémoire.

Jurand

C’était le commandant de la deuxième brigade de l’A.K, dans lequelle a servi Wlodek au début de sa carrière de partisan. La tombe de Jurand est actuellement dans le quartier militaire du cimetière de Rosa, à Wilno.

Lopaszko

Sa fille, plus jeune que nous, est venue passer plusieurs mois d’été à Pokrajczyzna, avec sa grand-mère. Celle-ci en effet cachait la petite fille, âgée de quatre ou cinq ans, dont le père, Lopaszko, était recherché par les Allemands, puis par les Russes. Il était commandant de la première brigade de l’A. K. dans la région de Wilno. Elles changeaient régulièrement de propriété, sous de fausses identités. Un jour, elle demanda à sa grand-mère : « Grand-mère, comment je m’appelle, aujourd’hui ? J’ai oublié. »

Nous avions reçu la consigne de ne parler d’elle à personne. Si l’on nous posait des questions, nous devions répondre qu’il s’agissait d’un membre de la famille lointaine, ce qui était plausible, beaucoup de personnes ayant perdu leurs maisons et se réfugiant chez d’autres.

Bill

Il avait été blessé au cours d’une action de résistance. Une balle était passée par le milieu de son front et était ressortie par milieu du crâne, sur le dessus de la tête. Il devait sa survie au fait que la balle s’était glissée entre les deux hémisphères, sans toucher le cerveau. Il avait été soigné très longtemps dans les villages, chez l’habitant. En effet, il ne pouvait se présenter à l’hôpital : les Allemands l’auraient capturé, puisqu’il était blessé par balle. S’il avait pu s’y rendre, on lui aurait placé sous la peau une plaque circulaire en or, afin de couvrir le trou. Comme cela n’avait pu se faire, on pouvait voir la trace du trou sous la peau. Lorsqu’il était agité ou énervé, les pulsations rythmaient les mouvements de l’épiderme.

Fakir

Il appartenait à la famille Koscialkowski, qui était connue de notre famille. Il possédait une propriété à Orwidow, près de la station de chemin de fer du même nom. Cela m’est revenu lorsque Wlodek me l’a montrée lors de notre séjour à Wilno en 2003.  Il faisait preuve d’une grande bravoure face aux Allemands mais, peu à peu, il donna l’impression d’avoir oublié pourquoi il s’était fait résistant. Il semblait mener des actions spectaculaires pour la prouesse qu’elles exigeaient plutôt que pour le but poursuivi.

Mrowka

Son pseudonyme signifie « fourmi ». Lorsqu’il arriva à Pokrajczyzna, il terminait une convalescence. En effet, lors de l’attaque d’un train transportant des troupes et du matériel militaire, il était passé sous un wagon afin de vérifier si aucun soldat allemand ne se cachait là. Au même moment, un de ses camarades tira sur quelque chose à l’intérieur du wagon. La balle traversa le plancher et vint briser l’os de sa cuisse. Comme il ne pouvait être soigné à l’hôpital, l’absence d’opération rendit sa guérison très longue, et il s’en sortit en boitant.

Il passa plusieurs mois à Pokrajczyzna, puis revint de temps à autre. Après la guerre, à la fin des années cinquante, ma mère et lui se sont retrouvés à Gdansk, et il est venu deux ou trois fois à la maison.

 

Les cochers

Vers la fin de l’occupation allemande, en automne ou en hiver, arriva un groupe de cinq à huit cochers qui habitaient très loin de là, venus dans la région pour des travaux ( construction de routes ?  transport de bois ? ).

Il n’y avait pratiquement pas d’hommes à Pokrajczyzna : Dziadunio était mort d’une pneumonie, Wojek Stefan était retourné dans sa région d’origine, en Biélorussie. Louer cette pièce était un moyen de gagner de l’argent pour vivre. Il s’agissait d’un ancien garde-manger par lequel, à travers une trappe, on pouvait accéder à la cave.

Ils laissaient leur chariot dans la remise, et leurs chevaux dans l’écurie. Ma mère leur louait une pièce. Le soir, quand ils rentraient de leur travail, nous passions beaucoup de temps dans cette pièce, écoutant ce qu’ils se racontaient : des histoires de leur service militaire en temps de paix, des anecdotes de la guerre, de la vie à la campagne… Ils inséraient énormément de jurons dans leurs propos. C’est ainsi que nous apprîmes la plupart des jurons que nous connaissons. La plupart du temps, nous n’en comprenions pas la signification, mais nous savions qu’il ne fallait pas les répéter en présence des grandes personnes.

 

La famille russe

En 1943, lorsque la situation sur le front Est bascula et que les Allemands commencèrent à se retirer, ces derniers se mirent à appliquer la méthode des terres brûlées. Ils détruisaient tout, brûlaient les récoltes, et évacuaient les gens. Ils installèrent ainsi de force à Pokrajczyzna une famille russe, les parents et deux enfants..

Ils vivaient dans la pièce qui avait été louée auparavant aux cochers. Les parents étaient plutôt effacés ; ils ne m’ont pas laissé un grand souvenir. Les enfants étaient un garçon légèrement plus jeune que nous, et une fille un peu plus âgée que moi. Elle était à peu près de l’âge de Bohdan, assez vive, et sans doute intelligente. Elle aidait souvent à la cuisine. Elle racontait leur vie en Russie avant la déportation. Je ne m’en souviens plus les détails. La vie à Pokrajczyzna durant la guerre était assez rudimentaire. Or, pour elle, c’était presque du luxe, comparé à sa vie d’avant.

A la fin du printemps 1944, le front avançant très vite, les Allemands se sont retirés assez rapidement. Un jour, en fin d’après-midi, elle est arrivée en courant à la maison, essoufflée au point de ne pouvoir dire un mot. Elle a tout de même réussi à crier : « Papa, sauve-toi, cache-toi, nos soldats arrivent ! «  C’est ainsi que se déroula la libération des citoyens russes par l’Armée Rouge…

Peu de temps après, cette famille est partie. Beaucoup plus tard, j’appris que l’on avait mis tous ces gens dans un train, leur annonçant qu’ils rentraient en Russie. Tous les trains partirent ainsi directement vers les camps de concentration en Sibérie. En effet, ces gens ayant vu autre chose que la Russie communiste, Staline ne voulait pas qu’ils racontent comment on vivait ailleurs. Ils furent donc tous accusés d’office de trahison et de collaboration avec les Allemands, et internés dans les camps.

 

La famille Burzdynski

Non loin de Pokrajczyzna vivait une famille appelée Burzdynski, composée du père, de la mère, de la grand-mère et de deux enfants : un garçon dans nos âges, prénommé Tolek (diminutif de Witold), et une fille, Janka, de l’âge de Wlodek. Janka participait à la Résistance, en transmettant des messages, recueillant des informations, … En 1944, elle quitta la maison pour une mission, sans doute, et disparut. Après la guerre, nous renouâmes contact avec Tolek et son père, qui vinrent une fois nous visiter. La mère et la grand-mère étaient mortes durant la guerre.

Dans les années soixante, à Cracovie, j’étais abonné à une revue polonaise nommée Fotografia. Elle publiait une rubrique dans laquelle les lecteurs pouvaient envoyer leurs photos, afin que la rédaction en fasse la critique. Un jour, je tombai sur une photo, accompagnée d’une bonne critique, et signée Janina Burzdynska, puis un second nom russe. La photo avait été envoyée de Russie, de l’est de la Sibérie. Plus tard, j’en ai parlé à Wlodek, qui m’a dit que Janka avait été arrêtée par les Russes et déportée en Sibérie.

 

Piet’ka

L’histoire que je vais raconter comporte un dénouement tragique, que j’ai appris récemment, en 2001 ou 2002. Piet’ka, diminutif russe de Pierre, était le prénom d’un jeune accordéoniste. Il animait les noces, les fêtes familiales, gagnant de l’argent avec son instrument. Mais dès qu’il en gagnait, il le dépensait en alcool, si bien qu’il était ivre pratiquement en permanence. Il restait sobre le temps nécessaire pour gagner de quoi se saouler. Or, il jouait fort bien de l’accordéon, si bien que lorsque les gens avaient besoin de quelqu’un pour jouer, danser, on le cherchait partout. Un jour d’automne froid et pluvieux, il tomba complètement ivre à travers la route, non loin de Pokrajczyzna. Il resta allongé vingt-quatre heures, durant lesquelles personne ne voulut le ramasser tant il était saoul, et au bout des quelles il reprit ses esprit et repartit comme si de rien n’était.

Il travaillait à Pokrajczyzna, lors de la récolte, dans la grange où l’on empilait le blé. Il tomba un jour par terre, et se cassa la jambe. Il fut soigné, mais il ne pouvait pas bouger. Il se tenait dans une autre grange, sur le foin. Nous étions toujours volontaires pour lui apporter à manger, car ensuite nous restions assis à côté de lui sur le foin, et il nous racontait des histoires invraisemblables.

Il fumait, ce qui était dangereux dans la grange, car il pouvait mettre le feu au foin ; c’est pourquoi personne ne lui donnait de cigarettes. Alors il nous demandait à nous de lui en apporter, ou bien du tabac, en échange de couteaux militaires et de sifflets de policiers qu’il prétendait avoir chez lui. Il prétendait posséder un grand sac plein de sifflets. Comme nous en avions très envie, mais que nous ne voulions pas voler, nous racontâmes cela aux grandes personnes, qui nous interdirent de le voir, d’autant plus qu’il découvrirent dans le même temps que nous étions infesté de poux ! On nous déshabilla entièrement, noua lava des pieds à la tête, frotta nos cheveux avec du vinaigre assez concentré. Les vêtements furent passés à la lessiveuse, et bouillis suffisamment longtemps pour être débarrassés de ces bestioles.

Puis, Piet’ka disparut, et nous n’entendîmes plus jamais parler de lui.

 

Danielowiczowie[44]

Il s’agissait d’un couple un peu plus âgé que ma mère. Lui travaillait aux chemins de fer. Je ne sais pour quelle raison, il perdit sa situation et ils furent expulsés de leur logement. Ils se retrouvèrent ainsi sans domicile ni moyen de survie. Mama les accueillit à Pokrajczyzna à la belle saison et les logea dans le grenier.  Lui fabriquait des brosses afin de gagner de l’argent. il prenait un morceau de bois, lui donnait la forme désirée, puis y perçait des trous pour enfiler les crins. Pour ce faire, il se servait d’un fil de fer chauffé à blanc. Nous le regardions opérer. Un jour, le fil de fer traversa le bois, puis la main de l’artisan, et ressortit de l’autre côté. Il ne sembla pas avoir mal. Il regarda sa main, prononça : « Tiens… », retira le fil, et continua à travailler.

Après la guerre, Mama, je ne sais comment, apprit qu’ils habitaient Sopot. Après le mariage de Jurek, lors de la naissance de Tomek, Madame Danielowicz (son mari disait Madame, en Français), venait s’occuper de Tomek en l’absence de Jurek et d’Alla, qui continuaient leurs études. Ils avaient un fils marié qui prit soin d’eux en leur vieillesse.

Gawalkiewiczowie

A Suzany, dont Wojek Ron était le gérant, et où habitait également Ciocia Janka, travaillait dans le bureau une femme nommée Gawalkiewiczowa. Elle avait deux fils à peu près de l’âge de Bohdan, soit quatorze ou quinze ans. Ils étaient absolument insupportables, et elle ne parvenait pas à se faire obéir.

Un jour, Bohdan partit en barque sur le lac. Une fois au milieu du lac, il s’amusa à sauter dans l’eau. il s’éloigna de la barque à la nage mais, lorsqu’il voulut revenir, il s’aperçut que la barque était déjà très loin, poussée par le vent. Il se mit à nager très vite, sans parvenir à la rattraper. Il abandonna la poursuite, épuisé et très loin de la côte. Il voulut s’en rapprocher mais, ses forces l’abandonnant, il commença à se noyer. Il savait qu’il allait se noyer mais, pour il ne savait quelle raison, il voulait se noyer le plus près possible de la côte. Sa sœur Krysia, qui avait assisté à la scène, donna l’alerte, et l’aîné des fils Gawalkiewicz se lança au secours de Bohdan, qui avait déjà coulé au fond du lac. Il l’attrapa, lui donna un coup de pied dans le ventre pour expulser l’eau avalée et le faire remonter à la surface. C’est ainsi qu’il lui sauva la vie. Lorsque les autres arrivèrent, ils trouvèrent, sur le chemin menant de la maison jusqu’au bord du lac, le blouson, la chemise, plus loin les chaussures, et enfin le pantalon abandonnés progressivement tout au long de la course du jeune homme.

La fin de cette histoire se situe à l’époque où je travaillais à Saclay. Un de mes collègues, Edlin,  m’apprit qu’il avait un ami polonais. Lorsque je lui demandais un beau jour le nom de son ami, il me répondit :

Gawalkiewicz.

N’a-t-il pas passé la guerre près de Wino ?  lui demandai-je.

Oui, effectivement.

Alors, je dois le connaître.

Edlin nous invita, mon épouse Nicole et moi, en compagnie de Gawalkiewicz et de sa femme. Il s’agissait du plus jeune des deux fils. Il avait épousé une Allemande et, fait du hasard, les parents de son épouse avaient vécu à Sopot avant et pendant la guerre, en face de la maison de Mama.

Lorsque Bohdan est venu en France, je lui ai parlé de Gawalkiewicz. Il lui a aussitôt téléphoné afin d’avoir des nouvelles de son frère. Il apprit que ce dernier était resté en Pologne, et qu’il était mort quelques mois auparavant.


 

 

Dictionnaire familial

Dziadunio – Wlodzimierz Dryzynski, fils de Leon et Karolina née Niwiadomska. Mon grand-père, père de Baba ; mari de Babelka. Propriétaire du domaine de Dworzecz. Blason Slepowron.

 

Babelka – Teresa née Krupska Dryzynska, mère de Baba. Née à  Mieciawicze. Fille de Bonifacy et Stefania née Swida. Enfants : Janina, Maria, Barbara, Halina.

 

Henryk Umiastowski – fils de Jan et Anna née Olechnowicz. Mari de Maria née Tabortowska. Mon grand-père, père de Witold – mon père. Né à Wilno. Blason Roch III.

 

Maria Umiastowska – née Tabortowska, « babcia » (grand-mère). Fille de Fabian et Anna née Rakowska. Mère de Witold – « Tolo » ou « Tolek », d’Anna, d’Andrzej et de Jerzy.

 

Ciocia Hania (Tante Hania) – Anna née Umiastowska Wasiutynska, fille de Henryk et Maria Umiastowski. Mère de Januta et de Krzysztof.

 

Witold Umiastowski « Tolo » - mon père. Fils de Henryk et de Maria, né à Wino en 1904. Frères et sœurs Jureczek (Jurek) mort encore enfant de la scarlatine, Anna – « Tante Hania », Andrzej – assassiné par la Gestapo à Varsovie durant la guerre.

 

Wujek Antek (oncle Antek)– Antoni Wasiutynski, mari de Hania. Blason Pomian.

 

Frères et sœurs de Babelka :

Urban,

Katarzyna – « babcia Kasiunia » (grand-mère Kasiunia ),

Barbara – « babcia Basia »,

Konstancja – « babcia Kostunia »,

Maria,

Stanislaw – « dziadek Stas » (« grand-père terrible »),

Zygmunt,

Jadwiga – « babcia Jadzia »,

Kazimierz – « dziadek Kazio », marié à Leonia – « babcia Lonia ».

 

Frères et sœurs de Baba :

Janina – « ciocia Janka »

Maria – « Marychna », « Baba », nous l’appelions Mamusia ou Mamaja ;

Halina – « ciocia Halinka » ;

Barbara – « ciocia Basia ».

 

Wujek Wis – Wlodzimierz Mikuc, mari de ciocia Janka, médecin.  Arrêté au printemps 1940 à Wilno par le NKVD ; depuis cette époque, aucune nouvelle de lui. Wlodek, son fils, quand il était en prison en Russie, était dans la même cellule qu’un individu qui avait partagé la cellule d’un Witold Mikuc. Enfants : Wlodzimierz – « Wlodek », « Dodus », « Lulus » ; Bohdan ; Krystyna – « Krysia » (mère d’Irenka, grand-mère de Julia).

 

Wujek Kazik Rzepecki, mari de ciocia Halinka, ingénieur des forêts, directeur d’une scierie. Enfants : Andrzej, Ann – « Ania ».

 

Wujek Ron Hieronim Kozlowski ; ingénieur agronome ; mari de ciocia Bacia. Enfants Krystyn, Maria – « Marytka ».

 

Les frères et soeurs de Henryk Umiastowski :

Wladyslaw

Witold – « stryj Witold » (oncle Witold) ; docteur en médecine, pneumologue connu. Il nous soignait à Pokrajczyzna. Fille Zofia Umiastowska – « Zoska ».

Janina – « Babcia Niutka » ;

Jan – « stryj Janek ».

 

Domaines des Krupski : Nowosiolki, Mieciawicze – domaine des parents de Babelka, Ihnatow, Oleszkow, Zasule, Helenow.

 

Pokrajczyzna domaine de Henryk Umiastowski, acheté vers 1930 aux Plater.  Situé au bord de la Wilia. Environ 100 ha de terres, à 25 km de Wilno.

Localités voisines :

Orwidow – station de chemin de fer sur la ligne de Wilno.

Spragielino – village de Wasowicz, à 2 km de Pokrajczyzna, en amont de la rivière.

Bezdany – station de chemin de fer, à 5 km de Pokrajczyzna en direction de Wilno ; son église était la plus proche de chez nous.

Niemenczyn – bourg à 8 km en aval de Pokrajczyzna, sur la Wilia.

Tuszczewla -  village sur l’autre rive de la Wilia, en face de Pokrajczyzna.

 

Mankiewicze – propriété près de Nieswierz, dans laquelle habitèrent Dziadunio et Babelka après la première guerre mondiale.

 

Nieswierz – ville, fief du domaine des Radziwil, dont Dziadunio était le régisseur. Les sœurs Dryzynski (Janin, Maria, Halin et Barbara) sont allées au lycée de Nieswierz.

 

Januta ou Joanna de Bausset – fille d’Antoni et Anna Wasiutynski, sœur de Krzysztof Wasiutynski. La famille Wasiutynski, au début de la guerre de 1939, a quitté la Pologne pour l’Angleterre. Dans les années 50, ils sont allés d’Angleterre en Amérique, à Détroit.

 

Krzysztof Wasiutynski, fils d’Antoni et Anna (ciocia Hania), habite à New York.

 

 


Les frères et soeurs de Henryk Umiastowski.[45]

Henryk.

Frańciszek,                     enfants :          Włodek à Kanadzie

                                                   Renia  à Nowa Huta

Witold (Stryj Witold)

                                       enfants :   Zośka, Halina, Andrzej

Władysław,                     enfants :   Bronisław à Tucholi

Oleś (Aleksander),          enfants :   Danuta à Sopot seconde  fille ?

Janek,                             enfants :   Elżbieta morte à Sopot

Jadwiga, premier mariage Ruszczycowa

                                        enfants : Zygmunt,

                                                      Bohdan pendant la guerre pilote de chasse maintenant à Canada.

               Second mariage Sawicka

Anna (Ciocia Niutka)         premier mariage Wyszkiewicz ?

                                       enfants :   Lesław

             second mariage : Narkiewiczowa,

                                       enfants :Olgierd

 

 

 

 

                         

 

 

 


Rodzeńtwo Henryka Umiastowskiego

Henryk.

Frańciszek,         dzieci :  Włodek w Kanadzie

              Renia   w Nowej Hucie

Witold (Stryj Witold)

  dzieci : Zośka, Halina, Andrzej

Władysław,        dzieci :  Bronisław w Tucholi

Oleś (Aleksander),         dzieci : Danuta w Sopociem druga córka ?

Janekm, dzieci : Elżbieta zmarła w Sopocie

Jadwiga, primo voto Ruszczycowa

   dzieci :            Zygmunt,

              Bohdan w czasie wojny lotnik obecnie w Kanadzie.

               Secundo voto Sawicka

Anna (Ciocia Niutka)     primo voto Wyszkiewicz ?

  dzieci :  Lesław

             secundo voto : Narkiewiczowa,

  dzieci :Olgierd



[1] Inséré tel quel dans le livre, sans autres corrections que l’orthographe.

[2] De 1999 à 2006.

[3] Mój  « piórowstręt » polega przedewszystkim na niemożności zaczęcia procesu pisania, potem już idzie lepiej. Dla przykłau między momentem kidy postanowiłem napisać ten wstęp a rozpoczęciem pisania upłynęło ponad sześć miesięcy, a samo pisanie zajęło mi mniej niż godzinę.

[4] Patrz daty zapisywania poszczególnych partii tekstu.

[5] Raconté en 1999-2000.

[6] Raconté le 27 septembre 2002

[7] Raconté le 19 février 2003

[8] Raconté le 19 février 2003

[9] Raconté en décembre 2000

[10] Raconté en juin 2001

[11] Raconté en février 2002

[12]  Enfin, tout est relatif ! (note de la rédaction)

[13] Raconté le 18 mars 2002

[14] Raconté le 28 janvier 2003

[15] Raconté le 19 février 2003

[16] Raconté le 21 mars 2003

[17] Raconté le 14 mai 2004

[18] Raconté en novembre 2003

[19] Raconté le 27 juin 2006

[20] Raconté le 12 mars 2006.

[21] Voir page 53.

[22] Voir page 36.

[23] Raconté le 27 juin 2006.

[24] 12 août 2006 : En relisant ce texte pour le corriger, il m’est revenu en mémoire une réflexion entendue ce jour-là. Quelqu’un disait – je ne sais plus s’il s’agissait de quelqu’un de la famille ou d’un autre passager – que le KGB et les soldats nous créaient tous ces tracas par jalousie. En effet, ils étaient condamnés à vivre en Union Soviétique pour toujours, tandis que ce train transportait des personnes qui avaient la chance d’y échapper. Bien sûr, ce n’était pas la seule raison. Brimer, humilier les gens, leur faire peur, voire plus,  étaient des  pratiques courantes. C’était une sorte de réflexe conditionné.

[25] Raconté le 12 juin 2006

[26] Raconté le 12 juin 2006

[27] Raconté le 12 juin 2006

[28] Raconté le 12 juin 2006

[29] W tej partii wspomnień Mama i Baba znaczy moja matka. Tutaj chodzi o moją żonę to znaczy Mamę moich dzieci.

[30] Patrz strona 60

[31] Patrz Dywagacje str. 25.

[32] Po francusku : « Quand on raconte sa vie, il ne s’agit pas d’être complet, il convient seulement d’être intéressant »

[33] Inséré tel quel dans le livre, sans autres corrections que l’orthographe.

[34]  « Wilenszczyzna » signifie en Polonais la région de Wilno, ou les environs de Wilno.

[35] Dans la première partie de mes souvenirs, Mama et Baba signifie ma mère ; ici il s’agit de ma femme.

[36] Chapelle avec une icône miraculeuse de la Vierge.

[37] Spragielino, Orwidow, Bezdany, Santoka.

[38] Voir page 60.

[39] Voir page 25

[40] Hetman signifie « maréchal ».

[41] Panna : « Mademoiselle »

Pani : « Madame »

Pan : « Monsieur »

[42] Raconté le 8 avril 2003

[43] Voir page 39.

[44] Raconté en novembre 2003

[45] D’après les informations obtenues d’Olgierd Narkiewicz en Août 2006.

 Note de K. U.